Les jours qui suivirent la libération furent l'époque des petits règlements de comptes, de mauvais règlements souvent. C'est ainsi que pour avoir refusé pendant l'occupation un calendrier, un Bénitérien se vit houspiller par les vendeurs éconduits et accusé de collaboration.
La machine administrative à confisquer les profits illicites fonctionna sans répit et Mercanti se vit frustré de la coquette somme de dix millions.
Aussi, grand fut l'étonnement de ses concitoyens lorsqu'ils apprirent par la rumeur publique que le susnommé allait recevoir la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Cette décoration, disaient d'aucuns, lui était accordée pour le consoler du versement dans les caisses de l'Etat des millions confisqués.
Le sergent Durand, blessé trois fois et titulaire de la médaille militaire et de la croix de guerre, traduisit son étonnement indigné en des termes empruntés au plus imagé des vocabulaires scatologiques:
&emdash;Ah ! le maquereau ! Qu'a-t.il fait, ce fils de pute, pour mériter le ruban couleur du sang des braves ? Même pas son service militaire.
&emdash;Calme-toi, lui répondit son ami Dubois, que tu le veuilles ou non, plus d'un collabo l'aura la croix. Quand on a gagné beaucoup d'argent on est touJours puissant.
Et Durand de conclure:
&emdash;L'ont-ils eue, la Légion d'Honneur, ces trois résistants enterrés vivants après avoir été atrocements mutilés ! Et c'est seulement en 1925 que mon pauvre grand-père, combattant de 1870. reçut le ruban. Six mois plus tard, ç'eût été à titre posthume.
La nouvelle de la promotion de Monsieur Mercanti devint officielle le 1er avril, et c'est en raison de la date que d'aucuns, nombreux, crurent à une galéjade. page suivante
La remise de la croix fixée au 20 avril, eut lieu avec le faste qui s'imposait, en présence de deux préfets, comme il se devait. Dès le matin, les gendarmes, en gants blancs, occupaient les carrefours et l'entrée de la mairie où se déroula la fastueuse cérémonie.
Trois discours furent prononcés. Le premier par le maire, les deux autres par les préfets.
Mon cher Collègue et ami,
« Mon cher Sous-Préfet,
« Cher Monsieur le Maire,
« et vous essentiellement, cher Monsieur Mercanti, déclara celui du département d'Absurdie. qui jouxte le département d'Ironie.
Je vous remercie de l'occasion que vous m'offrez de célébrer vos mérites.
« Vous êtes la victime d'un complot. Vous avez été trahi, cher Monsieur, par vos amis, mais trahi d'une facon agréable quant à l'issue du complot . Certain jour, les membres du Syndicat que vous présidez vinrent me voir, et aussi vinrent me voir certains personnages extérieurs à votre corporation, qui me dirent tous vos mérites, que je connaissais déjà.
&emdash;Ah, merde ! protesta un membre du syndicat à voix suffisamment haute pour être entendu, il a du culot !
« Vos mérites que je connaissais déjà, répéta le Préfet . Comme votre nom l'indique, vous êtes né en Bretagne et vous appartenez à cette phalange de négociants qui font l'honneur de la cité; page suivante
Vous avez monté une belle affaire commerciale et quand, tout à l'heure, je vais épingler cette croix sur votre poitrine, ce sont toutes les qualités que j'ai évoquées qui seront symbolisées par cette croix . Il est bon qu'aujourd'hui un homme comme vous reçoive sa récompense, et je suis heureux pour ma part d'être aux côtés du préfet du département d 'Ironie pour vous apporter, moi, préfet d'Absurdie. Ia sympathie et la gratitude du gouvernement de la République.
Mesdames, Messieurs, nous allons procéder maintenant à la remise de la croix de chevalier de la Légion d'Honneur décernée à Monsieur Mercanti.
Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d'Honneur ».
Et au cours de la rituelle accolade, le nouveau décoré embrassa le Préfet comme jadis il embrassait sa fiancée. Les spectateurs des premiers rangs entendirent même le bruit caractéristique que fait un pareil baiser d'amour.
La scène fut évidemment filmée, mais après le banquet pantagruélique au cours duquel d'autres discours furent prononcés, le cameraman amateur qui avait filmé la cérémonie du matin s'aperçut un peu tard que la caméra était vide.
Aussi, le festin terminé, personnalités et décoré retournèrent à la mairie, où la cérémonie de la remise de la croix fut répétée et filmée; mais cette fois il y avait une bobine dans la caméra pour immortaliser celle du décoré.