Madame Kaulin, la femme du garde républicain, n'y croyait plus au débarquement des Américains, ni l'épicier du coin, ni le boucher ni le charcutier, ni le drapier; et cependant cet événement était bien une réalité.
Deux jours s'étaient déjà écoulés depuis que la Kommandantur et le Soldatenheim avaient déménagé, la nuit, en catimini.
Ils étaient verts de frousse, les lèche-bottes des soldaten et des offizieren, les PPF, les miliciens les kollaboratrices horizontales, les kollaborateurs économiques,&emdash;ceux qui avaient Ïuvré pour le grand Reich, ravitaillé ces Messieurs si Korrects de la Gestapo, enfin tous les salauds qui avaient sympathisé avec l'ennemi.
&emdash;Ah ! constata avec désolation Monsieur Gualbert, qui avait rencontré Monsieur Lelong à l'angle des rues de la Place et du Serpent, que d'événements ! Que d'événements en si peu de temps ! A l'allure à laquelle ils avancent, ils seront là demain les Américains. Il va falloir que je change mon fusil d'épaule.
Cette déclaration ne manquait pas de sel dans la bouche de Monsieur Gualbert, qui n'avait jamais fait de service militaire et qui prétendait que les mariniers étaient plus dessalés que les marins
Et Monsieur Lelong, qui suivait son idée sans écouter son interlocuteur, de demander:
-&emdash;Les Américains mangent-ils autant de fromage que les Boches ?
Le 6 août, la division Leclerc et les blindés américains firent leur entrée triomphale à Bénitier, sous les vivats d'une foule délirante. La ville était libérée. page suivante
Quelques mois plus tard, chamarré de décorations, le sexagénaire « Ugène » Lefeuvre arriva à Bénitier, revêtu d'un brillant uniforme de colonel d'artillerie. Fait extraordinaire, les enfants des écoles n'eurent pas congé et la ville ne fut pas pavoisée.
Au glorieux mais mystérieux passé du démocratique colonel s'ajoutait une modestie de bon aloi et son bar-tabac à l'enseigne de «-La Civette » fut bientôt le lieu de rendez-vous d'authentiques officiers honorés de boire des apéritifs de choix servis par un garçon de café ayant cinq ficelles dorées sur ses manches et plus d'un tour danc son sac.
A plusieurs reprises, car la plaisanterie dura deux longues années, le rutilant uniforme du prestigieux colonel rehaussa l'éclat de manifestations patriotiques locales.
C'est ainsi que le 1er novembre 1946, escorté des capitaines de gendarmerie et des pompiers (ceux là authentiques), le colonel Lefeuvre participa aux côtés du Maire, du Sous-Préfet, du vice président du Conseil général et des personnalités de l'arrondissement, aux diverses cérémonies commémoratives. Et ce jour-là, il daigna même serrer la main du vingt-quatrième conseiller de Bénitier.
Ce fut encore lui qui, lors du service à la mémoire de l'héroïque général Lemonnier, sabre au clair, commanda la garde d'honneur.
La glorieuse carrière du colonel-buraliste prit fin lamentablement dans la Sarthe, à Marolles les Brault, où vraisemblablement par suite d'une regrettable erreur de stratégie, il tomba, non dans les bras d'une blonde amie, mais dans ceux des gendarmes.
L'enquête démontra que le glorieux colonel était un simple 2e classe, qu'il s'était inscrit lui-même au tableau d'avancement lors d'une promotion vraiment exceptionnelle, et qu'après s'être octroyé de nombreuses décorations, il s'était lui-même, sans le secours d'une midinette, cousu sur les manches cinq galons. Il est vrai qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même. page suivante
Le colonel René " Ugène "Lefeuvre, Officier de la Légion d'Honneur, croix de guerre, médaille de Verdun, Commandeur du Ouissam Alaouite et du Nicham Iftikar, fut reçu par le Procureur de la République de Mamers qui le mit pour quelque temps à l'abri des étoiles, ce qui explique qu'il ne put décrocher celles de général.
Se consolera-t-il de voir ainsi brisée sa brillante carrière militaire ?
Pendant deux ans, dans une ville sans garnison, il représenta dignement l'armée française. Mais on peut lui reprocher d'avoir confié à de vrais officiers des rôles d'enfants de troupe et d'avoir pris certaines personnalités pour des enfants de chÏur
Gloire et honneur aux gendarmes de Marolles !
Le lendemain de l'arrestation du colonel.buraliste, les habitués du bar-tabac de la Civette lurent avec surprise sur une affiche collée en biais sur l'une des vitres de la porte d'entrée:
FERME POUR CAUSE DE CHANGEMENT DE PROPRIETAIRE
L'ancien était vraiment le parangon des mystificateurs.