L'0ccupation se déroulait sans histoire car en ce temps de restrictions le ravitaillement n'avait jamais posé aux Bénitériens de problèmes dont la solution eût quelque parenté avec la quadrature du cercle.
Omnibus et express se dirigeant vers Paris devinrent des trains de marchandises et la valeur de beaucoup de voyageurs était peu de chose en regard de celle de leurs valises bourrées de précieuses denrées alimentaires, ce qui n'empêchait pas leurs propriétaires d'affirmer à l'arrivée qu'ils n'avaient rien à déclarer.
Nombreuses furent les arrière-boutiques de marchands de chaussures, de vêtements et de vaisselle qui, les jours de marché, se transformaient comme par enchantement en succursales clandestines de magasins d'alimentation.
Dans les transactions, beurre, Ïufs, volailles, veaux, vaches, cochons, avaient, surtout lorsque l'acheteur était dépourvu de tickets une toute autre valeur que cette deutsche monnaie qui n'était ni sonnante, ni trébuchante.
Au Cercle de l'Aurore, rien à signaler, Messieurs Clédesol, Arcadius Lelong et consorts arrivaient tous les jours avec cette ponctualité d'une horloge bien réglée et la sempiternelle affirmation du quatrième adjoint: « Le roi est un bon garçon » ponctuait avec la même régularité les parties d'écarté. De quel roi s'agissait-il ? Personne n'avait songé à le lui demander.
Si en 1914, le jour de la mobilisation générale, les journaux consacrèrent les trois quarts de leur première page à l'acquittement de Madame Caillaux, il en était ainsi des faits locaux dans la presse de Bénitier. L'histoire du bouc et de l'armoire à g]ace connut un retentissant succès qui fit pour un instant oublier les événements présents. page suivante
Il était un brave fermier dont les vaches passaient de vie à trépas sans qu'il sût pourquoi, tant le mal dont elles étaient atteintes semblait mystérieux. Le pauvre paysan en était tout contrit. A son voisin il se confia.
&emdash;Achète donc un bouc et mets-le dans ton étable, " l'odeur chassera les esprits malins", conseilla le vétérinaire improvisé non diplômé qui passait pour fort expert en la matière de conjurer les mauvais sorts.
Ces prescriptions sur le champ furent suivies. Fait bizarre, les vaches survivantes recouvrèrent la santé. Tout arrive ici-bas, même les choses les plus extraordinaires .
Le surlendemain, la femme du fermier dont le bétail lui avait donné tant de soucis tomba malade.
A nouveau le fermier se rendit chez son voisin qui lui lui tint à peu près ce langage: « Puisque tes vaches sont guéries, amène le bouc à ta femme. de sa maladie il aura aussi raison ».
Dans la chambre? hélas ! se trouvait une armoire à glace. Quand le bouc y vit son image, tête baissée, sur elle, avec fureur il se précipita. Sa colère dépassa celle des coqs philippins. L'épouse ne fut pas guérie, mais l'armoire fut démolie. Et le descendant d'Azazel fut chassé.
Evidemment, mieux vaut, quand on est malade, aller quérir le médecin, qu'il porte ou non un bouc.
Nombreux furent les petits faits divers humoristiques qui détournèrent l'opinion publique des graves soucis de l'heure. Et parfois les Bénitériens évoquaient la Belle Epoque. Ils racontaient l'aventure de cette septuagénaire qui, à la Mairie, s'étant trompée de porte, s'était présentée devant le Conseil de Révision, et aussi cette joyeuse histoire d'un facétieux Conservateur des Hypothèques qui, au bras de conscrits éméchés, partourut en chantant les rues de la ville, son chapeau ornementé de banderolles tricolores et des rituelles inscriptions: "Vive la classe!", "Bon pour les filles". page suivante
La libération de Bénitier était proche. Monsieur Ielong ne connut pas ces heures émouvantes. Redoutant les foudres justicières de la Résistance, il s`était prudemment réfugié en un lieu retiré, sous un pommier hospitalier en fleur.