&emdash; Vous m'écoutez, Mademoiselle ? Veuillez noter, je répète:

« Monsieur le Directeur,

« Vous m'avez fait parvenir des récipients en tôle galvanisée absolument interdite pour les confitures, en raison des oxydes de plomb qui s'en dégagent et dont vous n'ignorez pas la gravité (sic).

« Par suite du manque de pectine de pomme, j'envisage la fermeture de la confiturerie jusqu'à fin novembre.

« Veuillez, etc..., etc... ».

&emdash;Relisez, Mademoiselle

La lecture terminée, Monsieur Lelong se dirigea vers Télesphore et lui tendit une main cordiale.

&emdash;Excusez-moi, Monsieur, de vous avoir fait attendre, mais cette lettre était vraiment urgente. Moi seul pouvais la dicter, mes collaborateurs possédant peu de connaissances en chimie.

&emdash; Vous n'avez pas à vous excuser. Je vous remercie de m'avoir autorisé à visiter votre usine; j'ai été vivement intéressé et je vous félicite de l'importance que vous avez donnée à votre laiterie. J'ignorais que vous possédiez une confiturerie.

&emdash;Ah ! Je vois que vous ne connaissez pas ma chanson " Les bons produits de chez nous ". Je suis poète à mes moments perdus. Tenez voici un exemplaire dédicacé.

Télesphore n'eut pas le temps de dire combien i! était sensible à cet indigeste présent. L'industriel poursuivait: page suivante

&emdash;Vous pourrez la chanter sur l'air de "J'ai du bon tabac "ou sur celui de " Au clair de la lune, mon ami Pierrot " .

Puis il ajouta:

&emdash;Vous allez me permettre de vous offrir un petit échantillon des produits de la maison.

&emdash;Vraiment, vous êtes trop aimable, constata Télesphore un peu confus et, en son for intérieur il pensa qu'un petit colis offert avec tact à Messieurs les contrôleurs et à Messieurs les inspecteurs constituait un excellent moyen de les rendre compréhensifs et conciliants.

Télesphore allait prendre congé de l'aimable industriel lorsque survint le chef fromager.

&emdash; Que désirez-vous ? questionna Monsieur Lelong Rien de grave ?

&emdash;Non, Monsieur, c'est l'Ļil de verre de Bioche, le préposé du quai, qui est tombé sur le pavé et s'est brisé .

&emdash;Et alors ?

&emdash;S'agit-il d'un accident du travail ?

&emdash; Je vais téléphoner à l'inspecteur pour me renseigner, mais Bioche n'ayant plus qu'un oeil, c'est-à-dire 50 % de « visibilité » (sic), je lui interdis de continuer à travailler.

L'Ļil de verre brisé était vraiment un Ļil extraordinaire, et c'est en savourant l'amusante ignorance de l'industriel naïf que Télesphore regagna sa demeure après être passé devant la boutique à l'enseigne" Au bon beurre" page suivante

&emdash;As-tu reçu des nouvelles de notre fils ? demanda-t-il en apercevant son épouse penchée à la fenêtre.

&emdash;Oui, répondit avec tristesse Madame Télesphore.

Dans la rue, un détachement allemand passait Le bruit sourd des bottes cloutées sur le pavé et les chants braillards des « boches » se répercutèrent douloureusement dans le cĻur des parents inquiets.

Télesphore prit avec émotion les feuillets jaunis que lui tendait sa femme car il avait reconnu l'écriture de son fils. Il lut:

« A la Mort !

" Je te vois venir, ô gueuse ! Tu es souveraine aujourd'hui. Des fous et des criminels ,des sots et des ambitieux t'ont élevée sur le piédestal de boue et de sang d'où tu domines l'univers. C'est toi qui fait couler le sang des enfants et les larmes des mères.

« Tu choisis pour victime tout ce qui est beau, tout ce qui est fort. tout ce qui est jeune. Tu te plaîs à torturer les membres, à briser les corps, et les bouches qui ont recu ton immonde baiser gardent le rictus amer, la grimace de dégoût des vierges violées.

« Viens, tu m'as choisi dans la foule parce que j'étais jeune et que la vie me souriait. Viens, mais ne crois pas me vaincre en m'abattant. Celui qui a su accepter la vie avec courage sait accepter la mort. Viens ! Tu seras ma fiancée, nos noces seront belles. Nous nous enlacerons dans l'ardente mêlée et les cris des blessés, les appels des mourants, le tonnerre de la bataille seront la douce musique qui m'endormira à jamais. Viens ! la vie est belle pour moi. Tu as bien choisi ta proie. Viens. vampire ! je saurai te regarder en face. page suivante

« Que veux-tu faire de moi ? Que feras-tu de mon cadavre ? Serai-je le tas grouillant et puant qu'on écrase en passant ? Serai-ie éparpillé aux quatre vents du ciel ? Serai-je la dépouille verdâtre, la bouche tordue par la dernière convulsion ? Serai-je le corps qui semble dormir le sourire aux lèvres et qui s enfonce dans la terre comme dans un lit douillet ?

« Qu'importe ! Ce que je sais, c'est que tu viens. Je sens tes ailes noires me frôler dans cette veillée des armes. Viens, je t'attends, tu pourras tordre mes membres sous la morsure de la douleur, crisper ma bouche dans la détresse de l'isolement, tu pourras écraser mon faible corps sous ton choc de brute.

« En apparence, tu auras remporté la victoire mais le véritable vainqueur, ce sera moi: mon âme sur laquelle tu n'as aucun pouvoir te bravera jusqu au dernier instant. A mon dernier souffle, elle t'insultera encore, vipère ! Et en croyant m'anéantir, tu m'aura affranchi d'une enveloppe d'argile. Viens ! la vie est belle ! le vainqueur, ce sera moi ! »

Le lieutenant Télesphore, officier de l'armée secrète, arrêté en septembre 1942 à Saint-Nazaire par la Gestapo. Incarcéré à Fresnes, puis déporté à Dora, attendit pendant de longs mois cette mort à laquelle il avait lancé un défi lors des combats de 1940.

Note de l'auteur.

&emdash;Si le lieutenant Gérard Télesphore est un personnage fictif comme tous les personnages de ce roman, ce défi à la mort est la reproduction fidèle des pensées d'un glorieux Saint-Cyrien, héros de la Grande Guerre, mort pour la France.

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