Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois, mais « s'en foutre comme de l'an 40 » semblait être le principe direc teur du comportement des Bénitériens, comme de bien d'autres d'ailleurs, lorsqu'en mai 1940 l'offensive-éclair des armées allemandes transforma la drôle de guerre en une vraie guerre.
Les communiqués, eux aussi succédaient aux communiqués. Chaque jour l'Etat-Major précisait que nos troupes s'étaient repliées dans un ordre parfait sur des positions « préparées à l'avance ». En vérité, nos chefs ne pouvaient être accusés d'imprévoyance.
Avec impatience, les Bénitériens attendaient cette contre-offensive qui devait aboutir à la destruction totale de l'armée allemande et à l'entrée triomphale des Français à Berlin. N'avaient-ils pas lu sur de flamboyantes affiches, génératrices d'un sentiment de sécurité: " Nous vaincrons car nous sommes les plus forts "
Le recul de nos troupes apparaissait comme une audacieuse manÏuvre enfantée par de savants stratèges.
Le moral des habitants conserva cette teinte rose de l'optimisme jusqu'au jour où les réfugiés affolés arrivèrent dans la ville, porteurs de mauvaises nouvelles.
Les numéros minéralogiques de leurs automobiles permettaient de suivre l'avance foudroyante des armées ennemies. Chassés par le vent de la défaite comme des feuilles mortes par une violente bourrasque, hommes, femmes, enfants fuyaient.
Dans la théorie sans fin des
véhicules se trouvaient parfois des véhicules
militaires. Des officiers et des femmes les occupaient. Point de
soldats, ceux-là se repliaient à pied. page suivante
Quelques jours
après l'apparition des premières automobiles, les
réfugiés qui voyageaient à bicyclette
passèrent à leur tour.
Des informations abracadabrantes et contradictoires voletaient de bouche à oreille. Le matin, l'ennemi se trouvait aux portes de la ville, le soir il en était éloigné de cent kilomètres.
Quoi qu'il en fût, venant d'Angleterre via Brest et Cherbourg, après avoir échappé à l'enfer dantesque de Dunkerque, les 6e et 9e G.R.C.A. et le 3e corps franc de cavalerie arrivèrent à l'aube du 17 juin dans la région de Bénitier.
Par petits groupes, les troupes s'échelonnèrent le long de la rivière, en amont du pont de la ville tandis qu'un observatoire était installé dans le clocher de l'église Saint-Pierre qui domine la ville et semble veiller sur elle.
La journée est belle, le soleil radieux luit dans un ciel lapis-lazuli, mais les soldats harassés en ont assez de cette drôle de guerre, de ces replis où les contre-ordres succèdent aux ordres dans un indescriptible désordre. Ils détachent les barques amarrées à la rive et se laissent dériver avec désespérance au fil de l'eau, en contemplant, rêveurs, cette rivière calme et lente, indifférente aux maux de la guerre et dont les méandres semblent prouver qu'elle quitte la ville avec regrets.
Soudain, vers 18 heures, branle-bas de
combat. L'ennemi, que nos troupes attendaient sur la route de la rive
gauche, a franchi le pont de la Falette et menace de prendre à
revers nos unités. Une manÏuvre
désespérée permet néanmoins de renforcer
celles-ci. Quinze ambulances de la Croix-Rouge sont
réquisitionnées par les officiers pour le transport de
troupes sur des positions qui, exceptionnellement, n'avaient pas
été préparées. Les taxis ne purent
être utilisés, il n'y en avait qu'un seul à
Bénitier. page suivante
Ainsi le 18 juin,
après une nuit calme, seul le 3e corps franc de cavalerie
resta pour défendre la ville. C'est alors qu'un canon
antichars de 37, servi par deux cavaliers motorisés, prit
position près du pont.
&emdash; J'en fais le serment, déclara l'un des servants, à peine âgé de vingt ans et qui avait l'habitude de renvoyer l'éteuf. je partirai seulement lorsque j'aurai démoli une dizaine de tanks ou d'automitrailleuses allemandes.
C'est après avoir tenu son héroïque promesse et tiré son dernier obus qu'il rejoignit, rue de la Marelle, son camarade qui l'attendait. Une motocyclette de l'armée leur permit d'échapper à un ennemi furieux d'avoir été tenu en échec pendant cinq heures par un unique et héroïque cavalier. Et tandis que le clocher de Saint-Pierre, incendié par un obus allemand, lançait dans le ciel de gigantesques flammes rougeoyantes qui s'agitaient tels les bras d'un désespéré, les quelques centaines de Bénitériens qui n'étaient pas partis à la conquête des Pyrénées assistèrent, au son du canon, en ce lugubre après-midi du 18 juin, à l'agonie de la ville et à l'entrée sans gloire des blindés ennemis: l'occupation était commencée .
De soir-là, le soleil disparut dans une mer de sang illuminée par la lumière crépusculaire tandis que des nuages d'une noire fumée se traînaient dans le ciel comme des voiles de deuil.
&emdash;Les Allemands sont bien aimables constata Monsieur Lelong à son retour de Prats-de-Mollo. Ils ne ressemblent pas à leurs aînés, ceux de 1914, qui violaient les femmes et mutilaient les enfants Lorsque les Juifs furent arrêtés, déportés, massacrés, incinérés, il changea d'avis.
Quoique dénuée de tout
caractère artistique ou religieux, la fromagerie de
Bénitier connut la vogue des sanctuaires les plus
célèbres. Les pélerinages de Lourdes et de
Pontmain passèrent au second plan des préoccupations
des fidèles. page suivante
Rares furent ceux qui, à l'ombre de l'orme du
Mail, philosophaient sur le christianisme, le paganisme, le
théisme, le panthéisme et le polygénisme. Le
materialisme triomphait, les spéculations de l'esprit
semblaient peu de choses en regard d'un camembert ou d'une livre de
beurre obtenus sans tickets. Et tandis que la plupart des
Bénitériens repus oubliaient que l'homme meurt un peu
tous les jours car chaque lever de soleil le rapproche de sa tombe,
dans le domaine des Milandes, propriété de
Castelnau-Fayrac, les cochons de Joséphine Baker couchaient
sous leurs médailles protectrices et la plaque portant leur
nom glorieux.
Dans la bonne ville de Bénitier, celles qui dorment pour oublier la faim attendaient la nuit, comme jadis, pour aller avec des gants chercher l'eau à la pompe publique, et dans l'église Saint-Pierre les deux chaises bancales qui se trouvaient à gauche du confessionnal de Monsieur l'Archiprêtre étaient Ioujours le poste d'observation de Mademoiselle Zéphirine et de sa sÏur Eulalie.