Les accords de Munich n'avaient pas provoqué une grande émotion dans cette ville où il y avait beaucoup d'industriels mais peu d'industries, où les modestes retraités et les petits rentiers constituaient, non une écrasante majorité, mais une majorité écrasée.
Quoi d'étonnant si la mobilisation générale ne bouleversa ni la vie quotidienne, ni le visage de la cité .
Plusieurs événements locaux, à cette époque, contribuèrent à distraire l'opinion publique des graves préoccupations qui eussent dû la rendre inquiète.
L'archiviste paléographe Grand - Dupeur, Membre de l'Académie locale des Beaux-Arts, venait de passer de vie à trépas en sa modeste demeure de la rue du Serpent. Ses dernières volontés provoquèrent un scandale qui égala celui causé par les obsèques civiles de Joseph Courtepathes, le regretté président du Club des Marcheurs Bénitériens.
Une enveloppe, dont d'imposants cachets de cire ornementaient le verso pour la rendre inviolable, avait été déposée chez le notaire, Maître Lagrosse, par le disparu. Au recto, elle portait en lettres gothiques artistement dessinées, la suscription:
« A ouvrir dans les douze heures qui suivront celle de ma mort ».
Quelle ne fut pas la stupéfaction du tabellion lorsque, ayant brisé les scellés et déployé le testament olographe, il lut après avoir essuyé sept fois ses lunettes avec son mouchoir, car il croyait rêver:
« Voici mes dernières volontés:
« Je veux que ma dépouille mortelle soit incinérée au four crématoire du Père-Lachaise. Mes cendres seront déposées dans une urne et seront utilisées pour la confection d'un sablier qui sera remis à mon épouse. Il lui servira non seulemeut pour la cuisson des Ïufs à la coque mais également pour le contrôle de la durée de ses communications téléphoniques qui ne devront pas excéder trois minutes car mes cendres pourraient, dans ce cas, se mettre en colère. J'espère ainsi que ma femme ne gaspillera pas les précieux instants de sa vie finissante en bavardages inutiles dont le seul intérêt serait de contribuer à combler éventuellement le déficit de l'Admi. nistration des Postes, Télégraphes et Téléphones
« Il m'a fallu soixante-deux années pour parcourir le chemin qui m'a conduit de mon berceau à mon urne funéraire. Je ne sais si, au cours de mon passage sur la terre, j'ai fait Ïuvre utile L'exécution de mes dernières volontés me donne du moins la certitude que, post mortem, je servirai à quelque chose.
« C'est à toi, mon épouse, que je m'adresse maintenant, et grande est mon émotion.
« Pendant trente-cinq ans, tu fus une douce et fidèle compagne, affectueuse, sans faiblesse ni reproche, mais tu te trompais lorsque tu déclarais que nous n'avions pas d'enfants. Dieu seul est impeccable par nature.
« Puisse cette confession ne pas être pour toi trop douloureuse: j'ai un fils dont l'un de mes amis, malgré parfois certains doutes, se croit le père. Il l'entoure de tendresse car cet enfant est l'une de ses raisons de vivre. Je tais le nom qu'il porte Je ne veux détruire ni le bonheur ni les illusions de deux êtres qui s'aiment et adorent leurs enfants.
Aujourd'hui, ce fils, mon fils. est à la croisée des chemins. Il a passé avec honneur et succès son baccalauréat. Prie pour lui, toi que j'appelle encore, sept lustres après notre mariage, ma petite Yvonne. Prie pour mon enfant. Qu'il ne choisisse pas le chemin des facilités il connaîtrait plus tard des difficultés qui iraient en se multipliant, en s'aggravant. Le sentier qui serpente au flanc de la montagne est abrupt et rocailleux mais, l'ascension terminée, le voyageur qui l'a suivi découvre de magnifiques horizons. Du sommet qui domine la vallée et où il se sentira plus près de Dieu, mon fils pourra savourer en toute quiétude la joie de vivre sans connaître les difficultés pécuniaires quotidiennes qui minent lentement l'homme et empoisonnent son existence .
« Qu'il sacrifie sans regrets quelques années de sa jeunesse, qu'il travaille d'arrache-pied. il sera recompensé et celui qui croit être son père et dont j'ai trahi l'amitié le sera aussi.
« Que mon fils qui aurait pu être notre fils ne s'abandonne pas à de stériles rêveries, à de romantiques sentiments.
Seuls les poètes ont le droit de rêver car ce sont les seuls qui acceptent avec orgueil, avec une certaine jouissance, la misère, cette misère qui tue sournoisement tant de pauvres gens.
« La vie n'est malheureusement pas une partie de plaisir. Des études supérieures de mon cher fils dépendront son bonheur et celui de ceux qui. plus lard, constitueront son foyer, &emdash;ce foyer qui ne portera pas mon nom mais où mon cÏur continuera à battre dans la poitrine de celui que j'ai engendré.
« Si ta perspicacité te fait découvrir l'épouse adultère, garde jalousement le secret dévoilé afin de pouvoir l'emporter dans la tombe avec le souvenir de notre amour. Mais si tu le peux, prodigue avec adresse à mon enfant les conseils que je lui aurais donnés s'il avait été notre fils à tous les deux.
« Maître Lagrosse, notaire en notre ville, est chargé de l'exécution des dispositions du présent testament.
« Fait à Bénitier sur Glaize, le 22 août 1933. « Signé: Grand-Dupeur.
En 1938, Gérard Télesphore sortait de l'Ecole Polytechnique avec le grade de sous-lieutenant.
Le 3 septembre 1939, le fourgon mortuaire de feu Grand-Dupeur quittait la ville en empruntant la rue de la Place et celles du Temps-Passé et de l'Ancien-Couvent. Il passa devant la maison où ne coucha pas Richelieu. Un profond silence enveloppait toutes choses, ce silence qui devant les stèles funéraires est le suprême hommage aux morts.