A Bénitier-sur-Glaize le commerce n'avait jamais connu une ère prospère. Petits rentiers, petits retraités, petits artisans, petits commerçants (tout était petit dans la ville, même l'esprit) constituaient la presque totalité de la population.
Au seuil de l'année 1939 la situation ne s'était pas améliorée. Deux événements provoquèrent alors dans la cité hibernée une indescriptible émotion: une épizootie de fièvre aphteuse, et dans le clergé une inattendue mutation, celle de l'archiprêtre dont un austère journaliste, thuriféraire à ses heures, avait écrit: « Sans son calot, l'archiprêtre ne serait pas l'archiprêtre, et sans l'archiprêtre, Bénitier ne serait pas Bénitier »
Cette pertinente (? ) allégation avait permis à un ironiste, amateur de syllogisme, d'ajouter: « Sans le calot de l'archiprêtre, Bénitier ne serait pas Bénitier», ce que nul homme sensé n'eût osé contester.
Aussi n'était-il pas étonnant que dans cette ville, frappée de la maladie du sommeil ne se trouvât aucun Café du Commerce. En l'absence d'un pareil établissement, les stratèges locaux de la politique se réunissaient tous les soirs au Cercle de l'Aurore.
La modestie du bâtiment n'avait rien de commun avec celle de ses hôtes. Seul son aspect vieillot s'harmonisait avec leur allure vieille France.
Les membres du Cercle formaient à leur avis une élite, l'élite de Bénitier, et l'admission ne constituait point une simple formalité.
Si les diplômes universitaires qui ne prouvent pas toujours l'intelligence, mais seulement des connaissances acquises parfois laborieusement si les diplômes universitaires qui eussent réduit à l'état squelettique les effectifs n'étaient pas exigés, l'assistance régulière aux offices religieux et la fortune bien ou mal acquise étaient requises, sans transgression aucune. Il fallait être riche et bien pensant.
« L'ordre soulage la mémoire, conserve les choses, ménage le temps. Le désordre, cause perpétuelle de mauvaise humeur, est la ruine de la maison », a écrit Sénèque. Ce principe excellent régnait en maître souverain au rez-de-chaussée du Cercle autrefois maison bourgeoise, mais les principes du philosophe grec étaient certainement étrangers à cet état de choses.
Quatre tables de café au dessus de marbre blanc et seize chaises Louis-Philippe constituaient dans l'ex-salle à manger le mobilier de l'estaminet. Un billard ornementait la pièce contiguë, jadis le salon.
Ce soir-là, 1er septembre 1939, veille de la déclaration de guerre, parmi les habitués se trouvait Monsieur Lelong, important industriel de Bénitier. Son ignorance rappelait l'ironique histoire du Général Fritz qui, dégommé, demanda à la GrandeDuchesse de Geralstein une place d'instituteur pour apprendre à lire. Monsieur Lelong jouait à l'écarté avec le Docteur Arcadius et son ami l'architecte de la ville, Monsieur Dumur, qui, fait remarquable à notre époque, n'était pas diplômé, même sans garantie du Gouvernement.
Pour la troisième fois, le Docteur Arcadius declarait avec componction: « Le Roi est un bon garçon», pour la troisième fois la chance favorisait le quatrième adjoint au Maire qui, lors des cérémonies officielles, levait haut son verre en criant: « Vive la République ! »&emdash;cette République qu'il combattait avec sournoiserie.
Autour du billard s'affairaient, la face congestionnée, Me Joseph, que son partenaire, l'expert Monsieur Dupont, gratifiait de respectueux « Maître Notaire » et de « Monsieur le Maître » tout en précisant qu'il n'était pas un orateur mais un homme dc chiffres, ce que personne ne contestait lorsqu'il disait lui aussi cent-z-ouvriers et vingt-z employés, sans oublier les quatre-z-autres.
Le troisième joueur, Monsieur Clédesol, chef de la Musique d'une petite bourgade voisine, géant digne d'un roman de Gulliver, s'enorgueillissait d'un record peu commun: onze boutons avaient été nécessaires pour assurer la fermeture de sa braguette.
Tandis qu'il réussissait son dix-septième point, M° Joseph expliquait:
Dans un cas d'urgence, le juge des référés peut être saisi dans le délai d'une heure, et si le requérant est capable de se contenir quelques minutes, le jugement peut être rendu dans le cabinet dudit magistrat, mais la porte doit rester ouverte... pas celle des « W.-C. » précisa-t-il en souriant, satisfait de sa sotte plaisanterie.
A cet instant Télesphore entra, suivi de Modeste Gualbert.
L'admission de Télesphore dans ce sanctuaire constituait l'erreur capitale que les gens méfiants à l'excès commettent souvent.
Familier de la dialectique et de la théologie scolastique, rompu aux discussions philosophiques, le nouveau venu, à l'image de Beethoven, l'auteur de l'immortelle Sonate à Kreutzer, était un ardent défenseur de l'idéal du Christ.
Avec sévérité il condamnait la doctrine ecclésiastique appelée faussement, comme l'a écrit Tolstoï, « la doctrine chrétienne, Ïuvre des soldats du Christ devenus de simples commerçants, obsédés par des soucis vénaux et par un esprit partisan ».
Avec amertume il constatait qu'à l'esprit évangélique avait succédé un aveugle sectarisme où l'argent tenait un rôle prépondérant. Rares étaient les sermons au cours desquels il n'était point question de quêtes, de numéros de comptes de chèques postaux, d'offrandes, de denier du culte, d'appels à la générosité.
Même le catéchisme a subi de doux accommodements et cette transgression des lois de Dieu, cette atténuation de leur rigueur ont sans doute pour objet, à une époque où la science livre de rudes assauts à la foi, de ne point rebuter ceux, très nombreux aujourd'hui, qui sont peu enclins à la gêne et aux sacrifices.
Télesphore serra la main de Monsieur Lelong, de Me Joseph et de leurs partenaires qui, lors de son entrée, s'étaient brusquement figés tels des pantins articulés mus par un ressort qui brusquement se brise.
Dans le silence pesant ils apparaissaient comme des personnages irréels, indifférents au terrible ouragan de fer et de feu qui menaçait la France et le monde.
Monsieur Lelong, à la recherche d'un approbateur, se tourna vers Monsieur Clédesol qui excellait dans l'art des accords parfaits:
Je vais vous parler franchement, vous me croirez si vous voulez (cette expression, il l'employait toujours lorsqu'il n'était pas sincère), les lois sociales sont responsables des impôts écrasants qui nous étouffent, nous les gros industriels et commerçants. Dans le temps jadis, les gens économes ne mouraient jamais de faim. Que ceux qui veulent beaucoup d'enfants les élèvent eux-mêmes ! Je n'ai pas d'enfants mais j'ai dix-sept chiens, je ne demande pas pour les nourrir du pain et de la viande à mes voisins.
<< Et les congés payés ? Ne croyez-vous pas qu'un jour de repos par semaine est suffisant ? Ah, Messieurs, dans le vieux temps de ma jeunesse, lorsque je demandais une demi-journée de congé à mon père, en hurlant un juron il m'envoyait un coup de pied dans le derrière.
&emdash;Vous avez raison, Monsieur Lelong, affirma sur un ton mielleux l'expert Dupont qui n'oubliait pas que l'industriel était son client.
&emdash;La charité et l'esprit d'entraide n'ont pas besoin d'être codifiés, renchérit le Docteur Arcadius.
&emdash;Messieurs, je ne suis pas de votre avis, coupa avec autorité Télesphore. Fort heureusement les temps sont changés. Aujourd'hui les demandes de congés ne sont plus sanctionnées par des coups de pied dans le cul. C'est l'incompréhension et l'égoïsme de certains patrons qui ont enfanté les lois sociales. Les ouvriers eux aussi ont droit au repos Il existe encore de nosjours des patrons plus cruels que les Seigneurs du Moyen Age qui, eux, étaient responsables de la vie de leurs serfs. Alors qu'ils vivent dans l'opulence, ils accordent à leurs employés des salaires de famine et ce sont ces discussions tragiques, ces drames de la misère qui défraient tous les jours la chronique des faits divers.
&emdash;Permettez, coupa Monsieur Lelong, je ne suis pas habillé comme un ouvrier, je ne puis manger comme un ouvrier.
Et il poursuivit:
&emdash;Les congés payés, vous pouvez en parler; mes employés, quand ils reviennent de vacances ils sont beaucoup plus fatigués qu'avant leur départ. Ils n'ont même plus quarante sous pour acheter un petit morceau de fromage.
&emdash;Messieurs, conclut Télesphore, votre mentalité altruiste, votre esprit précurseur, n'arrêteront pas le progrès social. Si l'ennemi un jour occupe notre pays, malgré votre fortune les événements vous imposeront des épreuves qui rétréciront le fossé qui vous separe aujourd'hui des travailleurs. Je crois inutile de poursuivre cette discussion. Nous ne parlons pas le même langage, le vôtre n'est pas celui du pratiquant sincère qui tous les dimanches assiste recueilli à la grand'messe.
Un profond silence ajouta à la gêne des fidèles sermonnés. Sa durée dépassa la rituelle minute souvent demandée lors des cérémonies officielles; puis les joueurs reprirent les parties interrompues, les billes à nouveau s'entrechoquèrent, une fois de plus le Docteur Arcadius déclara: "Le roi est un bon garçon", tandis que Modeste Gualbert et Télesphore s'affrontaient aux échecs.
Le lendemain commençait la drôle de guerre. La mobilisation générale était décrétée.