La fraîcheur de la seconde aube de septembre annonçait l'hiver prochain. Sur les fils téléphoniques les petits corps noirs des hirondelles. semblables à des notes, composaient un mystérieux chant du départ.

Un énorme camion de déménagement traversa la place de la République déserte qui, contrairement aux places Louis XIV et Louis XVI, ne portait pas de numéro.

Le mastodonte, après plusieurs bruyantes manÏuvres, s'engagea dans l'étroite rue de l'Ancien Couvent et stoppa devant un vieil hôtel partieulier, l'hôtel des Dubois de la Durandière du Présec.

Cet hôtel était célèbre à Bénitier, Richelieu y avait passé une nuit en 1628 lorsqu'il revint du siège de La Rochelle, affirmait Ledru de Flécherey, l'archiviste paléographe départemental tandis que son collègue Grand-Dupeur, membre de l'Académie locale des Beaux-Arts mais dépourvu de parchemins, prétendait que l'itinéraire du Cardinal s'était respectueusement écarté de Bénitier.

Depuis quarante années les deux érudits discutaient. La barbe du Chartiste était devenue blanche, les cheveux de l'académicien avaient disparu et son crâne avait l'aspect d'un Ïuf phénomène.

La mort d'un des antagonistes eût seule été capable de mettre fin à cette controverse quand la désagrégation du crépi de la corniche fit apparaître la date de 1638.

L'Académicien triompha mais il ne sut point modérer sa joie. Elle le rendit hyperesthésique et ridicule. La tristesse consuma le Chartiste, tous deux tombèrent malades. La victoire eomme la défaite produisent parfois les mêmes effets.

L'air comprimé des freins du camion s'échappa en un soupir qui traduisait en la matérialisant la satisfaction des deux déménageurs d'être enfin arrivés au terme de leur voyage.

La ville endormie et endolorie par les premiers frimas sortait avec peine du silence et de la nuit. Une brume légère, blanchâtre, vague comme le rêve d'un enfant, flottait sur les toits humides et luisants.

Au loin, mille bruits divers se fondaient dans un invisible creuset en un murmure confus. Semblables à une volée de jeunes abeilles qui essaiment, les camions d'une laiterie se dispersaient dans la campagne en bourdonnant.

La plupart des volets étaient encore clos mais déjà de nombreux ouvriers et employés se rendaient à leur travail, les uns à pied, les autres à bicyclette.

Mesdemoiselles Zéphirine et Eulalie sanctifiées par leurs dévotions matinales et quotidiennes, passaient rue de l'Ancien-Couvent à l'instant même où les déménageurs déposaient sur le trottoir une superbe commode Louis XV. Elles la contemplèrent avec admiration et dès lors la considération qu'elles eurent pour les nouveaux occupants de l'hôtel des Dubois de la Durandière du Présec fut sans limite. Cette considération se renforca lorsqu'elles virent Télesphore s'installer au volant d'une luxueuse automobile américaine. Ici-bas, les qualités du cÏur et de l'esprit ne se pèsent pas comme du beurre. il est plus facile de juger les hommes en évaluant leur fortune .

Eulalie baissa la tête, pénétrée d'un respect confus pour le nouveau Bénitérien qui possédait pignon sur rue, un fastueux mobilier ancien, une automobile aérodynamique moderne et puissante. Tout cela n'était-il pas suffisant pour faire partie de l'élite ?

« Ce sont certainement des gens bien », confiat-elle à sa compagne sur le ton dont elle usait lorsque, dans l'obscurité moisie du confessionnal. elle énumérait au révérend père Jésuite, son directeur de conscience, ses péchés de vieille bigote encroûtée, en méphitisant l'air.

&emdash; Oui, répondit Zéphirine anesthésiée

Comme elles arrivaient rue Letordu (pas un habitant de Bénitier ne savait si Letordu avait été peintre ou épicier, et quels étaient ses titres à l'immortalité locale), un cortège funèbre apparut.

La stupeur cloua sur place Mesdemoiselles Zéphirine et Eulalie. L'horreur de ce qu'elles avaient entrevu les pétrifia La croix du Christ ne précédait pas le corbillard, c'était un enterrement civil. Elles crurent être victimes de quelque perfide Méphistophélès quand elles entendirent l'Orphéon municipal jouer: Monte là-dessus tu verras Montmartre » en guise de chant funèbre.

Le cortège gravissait le chemin qui tôt ou tard conduit tous les Bénitériens au cimetière dominant la ville. Le héros de la cérémonie était ce jour-là Joseph Courtepathes, président du Club des Marcheurs, mort selon l'expression habituelle, « après une longue et douloureuse maladie ».

Le lendemain l'hebdomadaire local "Le Progrès " retraça avec force détails la carrière sportive du disparu dont les mérites étaient exceptionnels, car le président des Marcheurs avait les pieds plats, ornementés de cors et de verrues plantaires. Après avoir prodigué pendant 107 lignes fleurs et compliments (il suffit de mourir pour avoir peu de défauts et beaucoup de qualités), I'auteur de l'article, au nom de la direction du journal, priait la famille de bien vouloir agréer l'expression émue de ses bien sincères condoléances.

Hélas, Joseph Courtepathes quittait la terre des vivants sans laisser un seul héritier. Au cours de son existence il ne s'était jamais fait d'illusions sur la gratitude de ceux qu'il avait généreusement et si souvent abreuvés. Il savait bien qu'un ouvrage d'architecture ou de sculpture, considérable par sa masse ou sa magnificence, ne transmettrait jamais à la postérité le souvenir de ses exploits sportifs. Libre penseur, il désirait seulement qu'une gerbe d'oeillets rouges recouvrit sur lui-même son cercueil. et, comptant beaucoup plus sur lui que sur ses amis, quelques jours avant sa mort qu'il sentait venir, il l'avait commandée chez le fleuriste du Club des Marcheurs. En lettres d'argent, le ruban portait cette simple inscription:

JOSEPH COURTEPATHES VIVANT

A

JOSEPH COURTEPATHES MORT

Regrets éternels

Peu de Bénitériens conduisirent la dépouille de l'athée à sa dernière demeure, car il n'y avait point de condoléances au cimetière, faute de famille pour les recevoir. Lorsque les héritiers sont puissants, l'assistance est toujours nombreuse. Qu'importe si le disparu fut un zéro ou un être malfaisant.

Le patron du Café des Sports venait de perdre son meilleur client. Quand le cercueil disparut dans la tombe ouverte, fidèle à la promesse faite, il articula avec tristesse d'une voix grave que l'émotion rendait plus grave encore: « Descendez, on vous demande», mais en son for intérieur il ajouta en s'adressant à Dieu:

« Puisse son âme monter quand même au ciel ! »

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