Cette vie qui se déroulait comme un film au ralenti ne manquait ni de pittoresque, ni de charme. Elle séduisit Télesphore; il décida de s'installer à Bénitier.

Depuis longtemps déjà il révait d'étudier les mÏurs provinciales, de ridiculiser ces grands hommes qui grimpent sur un pavé et se croient sur un piédestal, lequel hélas pour eux ! ne recevra jamais , post mortem ,leur statue.

Il rêvait de glorifier ces éminences communales qui deviennent d'obscurs lilliputiens à quelques kilomètres de leur résidence. Il rêvait d'observer les mille petits faits divers qui constituent la vie quotidienne d'une cité. Dès lors, la recherche d'une maison fut au premier plan de ses préoccupations.

Sans qu'il s'en doutât, la possession d'un immeuble ayant pignon sur rue devait ajouter à son prestige dans cette ville où il suffisait de la présence à un concert de deux spectatrices engoncées dans un manteau de lapin pour permettre à un journaliste d'écrire que tous les gens distintgués s'étaient ce soir-là donné rendez-vous. Pour les absents, pareille allégation manquait de courtoisie.

Notaires, experts, agents d'affaires furent consultés. A la demande:

« Cher Monsieur, vos enfants fréquentent certainement nos établissements libres ?», Télesphore avait répondu négativement sans préciser que son fils était Polytechnicien et que sa fille suivait les cours de la Faculté de Médecine de Paris; aussi toutes ses démarches furent vaines.

En désespoir de cause, Télesphore décida de s'adresser au président d'un Syndicat qui, à en juger par sa dénomination, ne devait pas manquer d'initiative.

Ledit président fut sans doute très honoré de l'importance qui lui était ainsi donnée car dès le lendemain Télesphore trouva dans son courrier une carte portant, artistement gravé:

Modeste GUALBERT

Industriel

Chevalier du Mérite Agricole

Chevalier du Mérite Commercial

Chevalier du Mérite Social

Officier d'Académie

Président du Syndicat d'lnitiative

de Bénitier et des environs

Vice-Président de l'Union Industrielle

et Commerciale

Que de pressantes démarches, que d'intrigues représentaient tous ces titres dont pas un n'avait été oublié.

Malgré le format de la carte en rapport avec l importance du personnage, il ne restait aucune place au recto, ce qui sans doute n'avait pas permis à 1 homme le plus titré et le plus honoré de Bénitier de mentionner les distinctions futures auxquelles en toute équité il avait le droit de prétendre. Aussi est-ce seulement au verso qu'il put préciser le Jour et l'heure de l'entrevue.

Monsieur Modeste Gualbert faisait partie de ces hommes qui sont l'objet d'une grande considération mais uniquement de la part d'eux-mêmes. Il bâillait, ce qui constituait sa principale occupation, quand la petite employée, payée au rabais mais pompeusement qualifiée de Secrétairefrappa avec timidité trois coups discrets.

Monsieur Gualbert, qui rêvassait, rapprocha avec effort de son maxillaire supérieur son maxillaire inférieur qui faillit se décrocher. puis sur le ton directorial qui convient à un industriel dont le personnel comprend trois apprentis et deux bénéficiaires de la retraite des vieux il répondit à la demande formulée en morse sur le panneau de bois: " Entrez ".

- Monsieur Télesphore, annonça la jeune fille.

&emdash;Vous l'introduirez dans quelques instants. sèchement il ajouta: « Je sonnerai».

Avec hâte, monsieur Gualbert prit dans un classeur une dizaine de dossiers, les disposa avec art sur son bureau qui devint celui d'un businessman débordé, décrocha son appareil téléphonique, demanda le 26-42 à Trifouillis-les-Oies, le 57 et le 101 à Bénitier, le 124 à Clochemerle, puis appuya sur la sonnette.

Télesphore descendit les quatre marches qui donnaient accès au bureau directorial dont le niveau, quoiqu'en contrebas, était encore bien au(lessus de celui de son occupant. Les murs étaient tapissés de photographies dédicacées, mais toutes portaient invariablement:

Avec l'assurance de ma sympathie »

ou Hommage amical »

De luxueuses reliures achetées au mètre garnissaient les rayons de la bibliothèque. Au-dessus de la cheminée bien encadré, un diplôme apprenait à ceux qui l'ignoraient que Monsieur Gualbert était titulaire du certificat d'études primaires.

Assis dans un fauteuil de cuir plus confortable que le sofa d'Hassan, le maître griffonnait .Il paraissait fort occupé. Il leva enfin la tête, une tête sur laquelle les cheveux rares et teints étaient rangés comme pour une revue de 14 Juillet. Le crâne commençait à se déplumer, mais un savant coup de peigne avait ramené sur le front les quelques cheveux privilégiés qul bravant les imptioyables attaques des ans, avaient trouvé sous l'occiput un refuge inviolé.

Télesphore eut le temps indispensable à la contemplation de ce chef-d'Ïuvre de camouflage car les communications téléphoniques succédaient aux communications téléphoniques Quand le dernier numéro demandé eut été donné, ce fut le silence, un silence dont le visiteur profita pour se présenter .

&emdash; Excusez-moi, Monsieur, d'avoir pris la liberté de vous importuner alors que vos nombreuses occupations vous laissent si peu d'instants de loisir. J'ai pensé que vos éminentes relations vous permettraient de m'aider utilement dans mes recherches. J'envisage de venir habiter votre joliette cité. Je désire y acheter un hôtel particulier.

A l'image du Penseur de Rodin, Modeste Gualbert mit l'index de sa main droite sur son front bas comme une maison sans étage, appuya vigoureusement dans l'espoir qu'une forte pression sur la boîte crânienne en ferait sortir de lumineux renseignements, puis, tel un parlementaire assailli par des solliciteurs dont il n'a rien à espérer, il prononça avec componction cinq mots dont le sens caché avait quelque rapport asec les cinq lettres historiques prononcées par un général à Waterloo.

&emdash;Vous pouvez compter sur moi.

Une seconde fois il répéta cette phrase prometteuse.

Télesphore, quoique ne se faisant aucune illusion sur ce qu'il devait attendre d'une telle réponse, remercia l'éminent président du Syndicat d'lnitiative qui, intrigué par la distinction et les manières Vieille France de son visiteur, hasarda quelques questions indiscrètes.

Je travaille répondit celui-ci, pour passer le temps. J'ignore si ce que je fais est vraiment utile et dans le cas où je disparaîtrais je me demande s'il serait nécessaire de me remplaeer. Je suis un descendant de...

Monsieur Gualbert ignorait si cet homme avait écrit une marche funèbre comme Beethoven ou s'il avait découvert le fil à couper le beurre. Son admiration n'en fut que plus grande. A ses yeux le fils d'un cantonnier ne pouvait pas être un grand homme, mais le fils d'un grand homme n'était jamais un imbécile.

Il se leva et tendit la main à sen interlocuteur. Il ne la tendait jamais au premier venu mais celui qui était devant lui était vraiment digne de la serrer.

Quand il apprit que Télesphore était le beaufrère de l'actuel ministre des Loisirs mal dirigés, sa condescendante amabilité devint plus grande encore.

Télesphore prit congé. Par une large baie vitrée il aperçut deux hommes. L'un très jeune regardait, les mains dans les poches, celui qui travaillait. un pauvre vieux.

Le surveillant, neveu de l'industriel avait constaté par expérience personnelle que le travail fatigue l'homme, donc que l'homme n'est pas fait pour travailler, que le rendement dépend de la manière dont la main-d'Ïuvre est surveillée, et surtout qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'il est possible de faire faire le jour même par un autre.

Poussée par un groom mécanique, la porte des établissements Gualbert et Cie se referma avec douceur, sans bruit.

Télesphore jeta un dernier regard sur le magasiln à graines devenu une importante usine, sur le papier à lettres du moins, puis il s'éloigna les multiples inscriptions qui barbouillaient la façade un mot émergeait en lettres énormes: FABRIQUE.

Le rideau venait de tomber sur la seconde scène de la comédie: « Les gros indtustriels de Bénitier ».

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