Le lendemain de la mémorable assemblée communale était un dimanche. Les réunions importantes avaient toujours lieu le samedi afin de permettre aux élus&emdash;maternelle attention du Maire &emdash;, de profiter du repos dominical pour se remettre de leurs municipales fatigues cérébrales.

Dès six heures Télesphore fut réveillé par le tintamarre des cloches. Ce tintamarre lui rappela qu'il se trouvait au cÏur même d'un pays bien pensant mais il n'en tira aucune déduction. Son expérience déjà longue des choses et des gens lui avait démontré qu'ici-bas, ceux qui pensent bien n'agissent pas toujours de même.

Il s'étira longuement en regardant les murs que le soleil levant teintait d'un rose pâle, fit l'inventaire de ce mobilier impersonnel des hôtels et sonna la femme de chambre. Elle arriva souriante.

&emdash;Voudriez.vous me préparer un bain ?

En un geste las elle laissa retomber ses mains croisées sur son tablier blanc.

Impossible, Monsieur, impossible, la salle de bains n'est pas en état. Seules les lettres dorées qui signalent sur la façade son existence ont été repeintes cette année; les grosses réparations seront effectuées l'an prochain.

Et, devant l'étonnement provoqué par ces paroles elle précisa qu'à Bénitier les baignoires valent à ceux qui en possèdent une enviable considération. Elles sont une preuve de richesse et de distinction mais elles servent rarement à leur destination première .

&emdash;Tenez, Monsieur, j'ai vingt ans, jamais je n'ai quitté le pays, je n'en suis pas pour cela à ma première place. Ce n'est pas surprenant; parmi ces dames de Bénitier il y en a des parvenues. Chez les unes, dans les baignoires on entasse le linge sale, chez les autres les provisions, le blé pour les poules. Chez ma dernière patronne, c'est un élevage de petits poissons rouges qu'il y avait dans la baignoire. Cela n'empêchait pas Madame, lorsqu'elle recevait de me dire à moi qui me prénommais Elisabeth comme Madame, ce qui paraît-il. n'était pas convenable: « Marie, allez donc dans la salle de bains me chercher... ». Bien souvent elle ne savait pas quoi, mais ça faisait très bien devant les invitées de parler de salle de bains, si elles avaient voulu en prendre un, au lieu de bâiller dans leur fauteuil à se décrocher la mâchoire en écoutant des niaiseries, Madame aurait été bien ennuyée !

&emdash;La poudre aux yeux, objecta Télesphore.

&emdash; Oui, c'est ça; c'est bien ça, ma salle de bains, mon salon. Quand elles sont seules elles n'y mettent jamais les pieds. Chez les parents de ces dames qui font tant de belles manières. il n' en avait certainement pas des salons, des salles de bains. Il faut les voir quand elles sont seules, elles mangent dans la cuisine sur une toile cirée, comme de petits employés. La salle à manger c'est comme le salon, comme la salle de bains, c'est pour la galerie !

Télesphore apprit avec surprise que les quatre baignoires des thermes municipaux étaient, elles aussi, depuis dix ans interdites au public et que ceux qui désiraient prendre un bain devaient auparavant prendre le train afin de se rendre au chef-lieu du département. Il dut se contenter de terminales ablutions et descendit ensuite dans la salle de café.

 

Le patron de l'hôtel, malgré l'heure matinale, liquidait son quatrième apéritif. Il s'inclina avec plus de déférence que la veille. La surprise de celui qui était l'objet de ces condescendantes salutations fut de courte durée. Dans la glace il aperçut à sa boutonnière la rosette de la Légion d'Honneur qu'il portait pour la première fois depuis son arrivée à Bénitier.

 

Il demanda l'heure de la grand'messe. Homme pieux pour des fins commerciales (les athées étaient voués dans cette bonne ville de Bénitier à la faillite ou à la liquidation judiciaire), l'hôtelier proposa de l'accompagner. L'affable proposition fut acceptée. Sur le champ, ils partirent.

 

Dans les rues, les vieilles dévotes endimanchées de noir se dirigeaient vers l'église en papotant. Quoiqu'il y eût des trottoirs elles marchaient au milieu de la chaussée, tournant la tête à droite, à gauche, dévisageant furtivement d'un coup d'Ïil oblique les personnes qu'elles n'avaient pas l'habitude de rencontrer. Elles cheminaient deux par deux afin de pouvoir en marmonnant dire un peu de mal du prochain.

 

La ville avait un air de deuil, Les rideaux de la plupart des magasins étaient baissés. Ainsi les déshérités n'étaient pas tentés d'acheter ce qu'ils n'avaient pas le moyen de se payer.

 

Chemin faisant, Télesphore remarqua que la Grande Rue était petite et que la rue Couverte était à ciel ouvert. Les appellations contrôlées n'avaient pas encore été adoptées à Bénitier.

 

Près de la Mairie un obélisque de granit ornementait l'angle du parvis. Il y chercha vainement des hiéroglyphes.

 

C'est, expliqua l'hôtelier, une fontaine de Jouvence dont l'eau mirifique est réservée aux vieux conseillers.

 

Lorsqu'enfin ils pénétrèrent dans l'église l'office était sur le point de commencer mais la nef était encore presque vide. Afin d'être mieux remarquées, les personnes bien nées arrivaient toujours avec un retard léger, car à Bénitier, en l'absence des salons d'un grand couturier, la présentation des modèles de haute mode avait toujours lieu le dimanche, lors de la grand'messe, hiver comme été. Comme au théâtre, de nombreuses places étaient louées et les premières rangées de chaises réservées aux catholiques de qualité. Télesphore se demanda si au Paradis il en serait ainsi.

 

Avec son compagnon: il s'installa à l'entrée près du pilier où se trouvait le bénitier. Alors commença la procession des retardataires.

 

Ce fut d'abord Madame Mathurin, sexagénaires qui, depuis quelque temps, tous les trois cent soixante-cinq jours rajeunissait d'un an. Dieu, faites qu'elle ne retombe pas en enfance ! demandaient au seigneur ses amies.

 

Elle avait tellement rajeuni que ses cheveux en étaient devenus violets. Un pléthorique bouquet de roses et d'Ïillets donnait à son estival canotier l'aspect d'un pot de fleurs et son allure était si juvénile qu'on l'eût prise pour la fille de sa fille. Hélas ! à propos de sa tardive piété les langues peu charitables chuchotaient que souvent en vieillissant le diable se fait ermite.

 

Précédé de sa femme qui évoquait les dragons de Villars, et de ses quatre fils, Monsieur Joseph, l'air funèbre comme sa noire chevelure, gagna le transept. Il portait sous le bras droit un volumineux livre de messe; on pouvait croire que, par étourderie, il s'était emparé du Bottin Mondain.

 

Toutes les têtes se retournèrent quand survint, digne et raide, Monsieur du Nicaise, le député dont les discours venaient d'être édités par un libraire de Bénitier. Deux fois au Palais Bourbon surnommé la Chambre des Députés, en raison de la somnolence de certains élus, deux fois en trente années le noble du Nicaise avait pris la parole, la première pour dire Oui, la seconde pour dire Non.

 

Quoi qu'il en soit le volume était magnifiquement relié. Le dos de chagrin en constituait la seule valeur car les cent cinquante feuillets avaient la blancheur immaculée de la neige qui vient de tomber.

 

Derrière le Député respecté cheminaient d'autres retardataires, hommes, femmes, enfants. et il était loisible de se demander si les derniers arrivés auraient le temps de s'agenouiller avant que 1'« Ite Missa est » fût prononcé. Fait singulier, les derniers arrivés repartaient toujours les premiers, ce qui donnait aux offices religieux du dimanche le caractère des spectacles permanents.

 

Un couple totalisant trente lustres formait l'arrière garde du cortège. Madame Lexpaire avançait à petits pas comme un paon, avec la raideur d'une femme qui a avalé son parapluie. Son visage ridé, trop fardé, emmanché au bout d'un long col maigre ceint d'un ruban bleu, disparaissait sous un chapeau de paille dorée à bords démesurés et son face à main oscillait comme un balancier d'horloge normande au bout d'une longue chaîne en or. Avec soumission son époux, résigné, marchait à ses côtés.

 

Quoique marié depuis quarante années, fait extraordinaire, il n'était pas décoré et sa tenue équestre laissait supposer que son cheval était resté attaché à la porte de l'église.

 

L'office était célébré en latin et la plupart de, assistants qui cependant n'entendaient point cette langue morte trouvaient la cérémonie fort bien. Les fidèles se levaient, s'agenouillaient, s'asseyaient, à nouveau se levaient pour se rasseoir et les têtes, comme vaincues par le sommeil, par petites saccades doucement s'abaissaient puis tout à coup se relevaient.

 

Après l' Evangile le prêtre monta en chaire. fit le signe de croix, puis s'écria en s'adressant aussi bien aux hommes qu'aux jeunes filles et aux femmes:

 

« Mes frères, mes très chers frères,

 

« La maison de Socrate était trop petite pour abriter ses nombreux amis, les vrais amis, mais je crains que ce temple ne soit trop grand pour abriter les seuls véritables chrétiens.

 

« Il m'est pénible de vous rappeler, mes frères. que l'exactitude est l'une des manifestations de la bonne éducation. Les retardataires qui. en général, ne sont pas d'humbles paroissiens semblent l'ignorer et sans discrétion aucune ils font une entrée tapageuse par la grande porte en une tenue qui serait plus de circonstance sur le champ de courses d'Auteuil ou sur quelque autre hippodrome.

 

« Mes frères, la participation à la messe serait vraiment une chose inutile si elle ne constituait un acte de foi sincère en notre Seigneur Jésus-Christ. Elle ne saurait faire pardonner les bénéfices illicites et inhumains réalisés aux dépens de ceux, nombreux aujourd'hui, qui ne peuvent vivre, même modestement, en travaillant avec courage. Elle ne saurait effacer le péché d'orgueil de celui qui. fils d'un modeste mais honnête ouvrier s'attribue sottement une illustre ascendance. Ses mérites n'en sont d'ailleurs que plus grands. Et certains qui invoquent avec fierté l'immense richesse de leurs parents devraient parfois en rougir, car elle fut souvent amassée par de malheureux ouvriers mal rétribués.

 

« Votre fortune ne vous donne pas des droits, mais des devoirs. L'égoïsme farouche n'est-il pas de nos jours la cause des souffrances de beaucoup ? Ne croyez-vous pas qu'il suffirait à certains de renoncer à une parcelle de leur superflu pour soulager les misères qui les environnent et qu'ils considèrent avec une froide ironie, avec une cruelle indifférence.

 

« Combien de petits rentiers et de vieux travailleurs meurent aujourd'hui de faim après une dure et longue vie de labeur, alors que sous leurs yeux d'autres, en festoyant, édifient en quelques années de scandaleuses fortunes.

 

Les véritables chrétiens ne peuvent rester insensibles à ces détresses. Ils doivent tendre une main secourable aux défavorisés, aux malheureux. Les particules ont perdu leur prestige, il n'est plus qu' une seule noblesse, celle du cÏur, une seule supériorité, celle de l'esprit.

 

Mes frères, songez à votre salut. Il vaut mieux faire partie de ceux qui souffrent que de ceux qui font souffrir. Dieu sera certainement plus exigeant envers les riches.

 

Le prêtre descendit de la chaire. Sous son regard quelques visages s'empourprèrent et quelques fidèles gênes toussotèrent.

 

Dans le parfum enivrant de l'encens, la messe se termina. Ici-bas tout a une fin. Par les portes entrebâillées le chapelet des fidèles s'égrena.

 

Sur la place de petits groupes se formèrent- Ia presentation dominicale des modèles de haute couture était toujours suivie de petites réunions publiques.

 

Vois mon enfant, disait un père à son fils ,ceux qui entrent à l'église dépourvus d'intelligence n'en ont point à revendre à la sortie. Les sots restent des sots, les égoïstes, des égoïstes.

 

Monsieur Politicard, candidat aux élections municipales toutes proches, multipliait les coups de chapeau. Le cheva1 du baron de la Durandière de Priville remua la tête, Politicard salua puis se dirigea vers d'autres fidèles: « Mes sincères félicitations, Madame », « Toute ma sympathie, chère amie Si durement éprouvée ». La première venait de perdre son mari, la seconde de marier sa fille. Jamais trois sans quatre. Prodiguant à droite, à gauche ses civilités électorales, il serra la main d'un brave curé croyant serrer celle d'un ami qui se trouvait aux côtés de l'ecclésiastique: « Comment allez-vous? Et votre femme ? ». Sans attendre la réponse, il se dirigea vers d'autres électeurs.

 

Les membres du High Life local étaient trés entourés car les Bénitériens de souche modeste n'ignoraient pas les peu flatteuses prérogatives des fortunes rapidement acquises. Au contact de la noblesse, ils essayaient de s'octroyer quelque teinte aristocratique. Quelle gloire de pouvoir confier le lendemain avec désinviolture à un ami complaisant: « Hier je me trouvais avec le duc du Houret ». Malheureusement pour ces parvenus, personne n'était dupe. Tous savaient à Bénitier que Madame Dupont qui se disait la fille d'un riche industriel était la fille d'un petit sabotier, et que le soi-disant neveu de Monsieur Lelong n'était qu'un vague cousin de cousin qui n'aurait plus été parent si au lieu d'être avocat, il avait été cantonnier.

 

Ainsi les nouveaux riches, dont la fortune constitue parfois la seule valeur, conscients de leur infériorité, éprouvent le besoin d'ajouter à un prestige défaillant en invoquant de flatteuses relations ou l'enviable situation de certains membres de leur famille.

 

L'après-midi, Télesphore visita la ville. Il erra rêveur, dans les rues. L'unique distraction des autochtones dépourvus d'automobiles consistait en une promenade pédestre et familiale. L'allure évoquait un defilé de tortues. Les enfants endimanchés marchaient devant les parents endimanchés. Par. fois, derrière eux, la belle-mère. avec peine, se tralnait en boitillant.

 

Leur air était las, désabusé et si triste qu'ils semblaient suivre un invisible corbillard emportant vers une lointaine nécropole leurs espoirs, leur gaite, leurs illusions perdues. C'est ainsi qu'à Bénitier, pour beaucoup de gens, le seul moyen de se divertir le dimanche était de s'ennuyer de toutes les manières.

 

Cette tristesse ne laissait pas d'inquiéter l'actif Syndicat d'Initiative dont les méritoires efforts avaient valu à tous 1es membres d'être décorés

Le Président intervint près de la Municipalité afin qu 'un arrêté rendit le dimanche l'hilarité obligatoire.

Cet arrêté ne fut jamais voté. l'eût-il été, comme tous les autres il n'aurait jamais été appliqué.

retour suite