Ce soir-là, l'unique cinéma de Bénitier faisait relâche, mais le Conseil Municipal donnait sa dernière représentation de gala avant les élections.

Le neuvième coup de 21 heures sonnait à l'horloge du Palais de la Justice des hommes lorsque Télesphore pénétra dans la salle des réunions après avoir grimpé les marches du monumental escalier dont la rampe en fer forgé est l'orgueil des Bénitériens .

De majestueux portraits encadrés de bois doré ornementaient les murs. Sous l'Ïil offusqué de ceux, aujourd'hui disparus, qui administrèrent la cité, un général de l'Empire congestionné par un désir qu'il serait impertinent de préciser, contemplait avec une avide fixité une femme nue comme l'allocution d'un maire de chef-lieu de canton.

La séance prévue pour 20 heures n'était pas encore commencée quoiqu'une pancarte rappelât que l'exactitude, jadis politesse des rois, devait être aujourd'hui celle des élus.

Le Maire, debout, ressemblait à un piquet antichars. Il dominait les conseillers de sa haute taille de cette haute taille qui lui avait valu la première magistrature municipale, car lors de son élection les votants avaient confondu un homme grand avec un grand homme.

Très entouré, il pérorait, irradiant une clarté si éblouissante que pas un recoin des cerveaux des conseillers municipaux ne devait être dans l'obscurité.

&emdash;Mesdames, Messieurs, déclara-t-il soudain en regardant sa montre dont la chaîne rappelait aux mortels que l'homme est l'esclave du temps. le quart d'heure de Rabelais est passé.

&emdash;Depuis une heure ! coupa un auditeur membre de l'assemblée.

Plusieurs conseillers mithridatisés par l'éloquence du Maire semblaient dormir debout. D'autres discutaient les graves problèmes de l'heure, commentaient la température de la journée, supputaient celle du lendemain, élaboraient de savants pronostics sur le temps probable qu'il ferait le jour de la Sainte Sidonie. Les prix du beurre, des Ïufs et des petits cochons de lait étaient disséqués, commentés.

Enfin le Maire prit place à la table ovale dont le tapis vert symbolisait les espoirs de l'assemblée.

&emdash; La séance est ouverte, déclara-t-il soudain sur le ton sacramentel habituel.

Les conseillers surpris tressautèrent et pendant quelques minutes la confusion fut générale. Avec précipitation, téléguidés à leur insu par la nature de leurs opinions politiques, les uns se dirigèrent en grande hâte vers la droite, les autres moins nombreux vers la gauche.

&emdash;Messieurs, poursuivit le Maire en regardant avec insistance Télesphore &emdash;l'unique spectateur &emdash;, si le public manifeste je n'hésiterai pas à recourir aux représentants de l'ordre, je ferai évacuer la salle.

L'agent de police, également unique, qui représentait la force publique ne put dissimuler l'inquiétude que provoquait en lui la perspective d'une pareille éventualité. De mémoire de Bénitériens c' était la première fois qu'un citoyen assistait à une séance du Conseil. Ne s'agissait-il pas d'un provocateur ou d'un fou, l'un et l'autre individus dan dangereux ?

Les électeurs avaient innové à Bénitier en envoyant à la Mairie un vétérinaire originaire de Afrique Équatoriale Française. Retenu à la chambre par une grippe dont nul médecin n'avait pu déterminer avec certitude la nationalité (elle n'était pas espagnole), le conseiller absent avait demandé au Maire de bien vouloir l'excuser.

Dans le louable dessein d'interrompre d'inopportuns chuchotements et des ronflements insolites le Maire agita la sonnette présidentielle avec une telle aisance que tous devinèrent que dans sa jeunesse il avait été enfant de chÏur, avant de devenir républicain de gauche.

Le silence enfin rétabli, il commença:

Mes chers amis, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer: notre Sous-Préfet, n'ayant plus de drapeaux à remettre à de nouvelles Sociétés ni de vespasiennes à inaugurer, avait demandé son changement. Il vient de l'obtenir. Je suis certain d'être votre interprète en lui exprimant en notre nom à tous la grande joie que nous éprouvons à l'occasion de son départ. Sa modestie était légendaire, Il vient d'être nommé Sous-Préfet de Bluffville. Sa haute compétence et son éloquence le désignaient pour ce poste éminent. il appartient à la famille des grands orateurs qui sont toujours capables de discourir même quand ils n'ont rien à dire.

Longtemps nous conserverons dans notre mémoire l'image de cet éminent administrateur qui, en deux ans, fut photographié 730 fois sur toutes les coutures par les journalistes et qui l'eût été 731 fois si l'une des années avait été bissextile.

&emdash;Monsieur le Maire, fit observer judicieusement un conseiller, Monsieur le Sous-préfet, connu pour ses opinions d'extrême-gauche, était non seulement un grand administrateur, mais également un homme charmant dans l'intimité. Je l'ai rencontré à deux reprises au cours d'agapes royales organisées par des nobles des environs de Bénitier. La première fois chez la marquise de Patparadjah, la seconde chez le comte de Péridot où les bons vieux vins de France sont très appréciés. Ces fréquentations sont vraiment à l'honneur d'un démocratique représentant de la République une, indivisible et laïque .

&emdash;Les motifs de ces fréquentations sont peut-être abscons, objecta un auditeur.

&emdash;Soyez correct, ordonna le Maire qui n'avait entendu que la seconde syllabe. Quoi qu'il en soit nos bons voeux accompagnent Monsieur le Sous-Préfet dans sa nouvelle résidence.

Quelques maigres applaudissements mirent un point final à ce panégyrique.

&emdash;A la veille des élections, poursuivit le Maire il me paraît opportun de retracer d'alpha à "ornega " (sic) 1'Ïuvre immense que nous avons accomplie. Notre Conseil doit être réélu en totalité,s seuls les morts seront remplacés. Quant on veut construire de grandes et belles choses la continuité est indispensable. Ce qui est vrai pour les Ministères doit l'être pour notre Assemblée, c'est toujours avec les mêmes qu'on doit recommencer. Qu' il me soit permis de retracer avec brièveté nos principales réalisations:

« Dans diverses rues, Messieurs et chers Collègues , nous avons remplacé l'éclairage électrique par des réverbères à gaz. Cette clairvoyance est toute à notre honneur. L'éclairage électrique, même celui au « nylon » (sic) appartient à une époque révolue. Dès aujourd'hui nous devons mettre au point l'éclairage atomique de notre Cité car les becs de gaz constitueront demain un danger certain pour ceux qui sollicitent le renouvellement de leur mandat électif.

Partisans acharnés du progrès, nous nous sommes toujours opposés à la distribution d'eau potable. C'est une pure folie que de l'utiliser pour arroser les légumes. D'ailleurs si l'eau de nos puits était aussi dangereuse que certains le prétendent avec tant d'ardeur pour les fins commerciales et peut-être électorales, notre ville forte de trois mille âmes ne devrait plus être aujourd'hui qu'un tragique souvenir dans l'histoire de notre région.

« Nous avons également réglementé le stationnement d'une manière rationnelle car nous sommes des gens de bon sens partisans des solutions simples, nous devons le proclamer bien haut au risque même d'être accusés de manquer de modestie. Dorénavant les véhicules stationneront du côté des numéros impairs les jours pairs, et du côté des numéros pairs les jours impairs.

Dans les rues où le stationnement est interdit, les numéros seront enlevés et remplacés par des lettres afin d éviter toute confusion. Si notre alphabet n'y suffit pas, nous utiliserons celui des Grecs Il est évident que ces travaux seront exécutés aux frais des contribuables qui sont là pour payer. Qui oserait le contester ? S'ils n'existaient pas il faudrait les inventer.

La lutte entre le rail et la route continue. Vous avez assisté au début de l'année à une coalition des cochers de fiacres, des chauffeurs de taxis et des propriétaires de cars contre notre pauvre gare de voyageurs. J'étais là, Messieurs, et je veillais, non seulement en qualité de premier magistrat de votre ville, mais aussi en qualité de conseiller général. Grâce à mes relations et à ma vigilance. je puis vous affirmer: <<La gare demeure et ne se rend pas>>.

Pas un conseiller ne comprit l'allusion à l'historique réponse de l'héroïque général Cambronne car le Maire avait oublié de faire précéder sa citation des cinq lettres si souvent employées dans toutes les classes de la Société.

Il continua: <<D'importants problèmes vont se poser à notre perspicacité. Pour la troisième fois nous allons présenter à nos électeurs le programme que nous avions élaboré pour les élections de 1929. A ceux qui nous reprocheraient de ne pas avoir tenu nos engage engagements , nous répondrons: Messieurs que nous serait-il possible de promettre aujourd'hui à nos électeurs, si dans le passé nous avions tenu nos multiples promesses ?

Notre précédente assemblée avait consacré douze séances aux châtaigniers des promenades des platanes et six aux tilleuls de l'avenue des Peupliers. Dix conseillers étaient partisans d'abattre 2 châtaigniers et 3 tilleuls, les dix autres, 2 tilleuls et 3 châtaigniers. Trois conseillers, faisant montre de prudence, s'étaient abstenus. Malgré l'urgence que présentait la solution d'un tel problème, aucune mesure ne put être adoptée, la discussion fut renvoyée sine die. Notre nouvelle assemblée prouvera et sa compétence dans le vaste domaine de l'arboriculture et son clair esprit de décision.

Depuis un demi-siècle, notre Municipalité honore la jeune fille la plus vertueuse de notre Cité en la parant du titre enviable de « Rosière ». Sur sa tête virginale une blanche couronne de fleurs d'oranger est déposée avec respect.

« L'année dernière, deux mois après son couronnement notre Rosière a donné le jour à un petit garçon parfaitement constitué. Nous lui adressons nos souhaits de bienvenue en ce monde; la France pacifique compte un futur soldat de plus,mais, Messieurs et chers Collègues, il est temps d'honorer le sexe fort. Je vous demande de créer dès aujourd'hui le prix du « Rosier ». Je pose la question de confiance. Si je n'étais pas suivi, je donnerais ma démission. Encourager la vertu chez nos concitoyens c'est assurer l'avenir de notre ville et donner un salutaire exemple à la nation ».

Il n'y eut pas d'objections. A Bénitier les propositions du Maire étaient toujours adoptées à l'unanimité suivant une vieille coutume.

C'est alors qu'un édile quinquagénaire, sortant de sa torpeur, se leva et demanda la parole qui lui fut aussitôt accordée:

&emdash;Monsieur le Maire, je vous remercie. Avant que commence cette dernière séance qui doit mettre fin à notre mandat, je crois qu'il est de mon devoir. . .

&emdash;Mais, coupa le Maire, mon cher conseiller, la réunion est presque terminée, il y a plus de deux heures qu'elle est commencée.

Aucun rire ne fusa, les autres conseillers eux aussi somnolaient.

Sur le ton habituel des patenôtres, le Maire répondait lui-même à ses demandes, ajoutant le sempiternel « Adopté à l'unanimité »,&emdash;ce que ne manquait pas de noter le Secrétaire en Chef de la Mairie, afin que fût léguée à la postérité la preuve écrite de l'entente parfaite qui régnait à Bénitier.

L'ordre du jour fut presque aussi rapidement épuisé que les conseillers.

Télesphore, édifié, regagna son hôtel, se proposant, quand il serait député, de demander que fût réduit des trois quarts ou de moitié le nombre des conseillers.

retour suite