Le silence descendait doucement sur la ville avec la nuit.

A la terrasse de l'estaminet de l'Hôtel des Américains, un gros monsieur se prélassait comme un drogman. Il pérorait. De temps à autre ses compagnons amusés souriaient avec ironie.

Sans déplaisir Télesphore assistait à cette bouffonnerie impromptue, curieux cependant de connaître la personnalité de ce parleur infatigable. Avec discrétion il héla la serveuse et d'un coup d'il l'interrogea.

&emdash;C'est, confia-t-elle sur un ton respectueux, un industriel des environs de Bénitier, un très gros industriel.

L'épithète qualifiant le personnage n'était pas contestable. Sa silhouette évoquait le publicitaire Bibendum Michelin ou une pléthorique quadragénaire, à la fin du neuvième mois de la gestation.

Il pérorait en bégayant mais cette petite infirmité ne l'avait jamais empêché de bien manger.

&emdash;Mes... Messieurs, vous allez me permettre de vous offrir un petit verre de vin blanc.

Aucune protestation ne s'étant élevée, il commanda, avec l'assurance que donne un gousset bien garni, deux bouteilles d'Anjou.

L'hôtelier et son épouse qui, pendant la saison estivale complétaient le mobilier de la terrasse se précipitèrent en demandant:

&emdash;Du St.Lambert 1933 ? page suivante


&emdash;Oui, répondit l'industriel, qui poursuivit : Messieurs, je vous parle très franchement (c'est toujours jours ce qu'il affirmait quand il mentait), vous me croirez si vous voulez, on dirait que les fonctionnaires ont été créés et mis au monde pour emmerder les pauvres bougres comme moi qui travaillent comme des forçats. Je vous parle en vieux professionnel, ma maison est honnête. Il faut voir beaucoup plus loin. A quoi ça sert de travailler aujourd'hui ? Le percepteur vous prend tout. Écoutez. -moi bien: l'année dernière je lui ai versé 105 % de mes bénéfices.

Cette sophistique tirade sortit Télesphore de sa rêverie et ses yeux attirés par l'or étincelant d'une volumineuse chevalière se posèrent sur le ventre gargantuesque&emdash;volumineux globe terrestre du pauvre industriel ruiné par l'insatiable percepteur.

L'infortunée victime du fisc tira de sa poche une liasse de billets et régla les huit tournées. ce qui constitue un moyen infaillible d'être bien considéré par ses invités et de pouvoir leur raconter, sans risquer d'être contredit, les plus monstrueuses inepties. Payez, arrosez, vous serez toujours bien considéré, même si vous ne méritez pas de l'être .

&emdash;Vous m'excuserez, Messieurs, brusqua l'industriel qui se leva avec peine, il y a du travail à la maison, il faut voir beaucoup plus loin, J'ai actuellement cent-z-ouvriers et employés, ça n'oppose que...

Il s'éloigna lentement en roulant telle une barque ventrue frappée de flanc par le ressac. La conversation devint inintelligible. La Packard de Monsieur Lelong démarra doucement dans le chuchotement de ses huit cylindres et disparut. page suivante


Télesphore, songeur, regarda avec mélancolie son café tomber goutte à goutte dans le verre cristallin de son filtre, sablier improvisé. Vainement il essaya de lire le journal déployé sur la table de fer . En proie à une mélancolie onirique, sa pensée était ailleurs.

Il songeait à sa femme, à ses enfants, au passé plus qu'à l'avenir car son âme était celle d'un poète et non celle d'un homme d'action subjugué par la vénalité; et puis l'évocation des temps futurs nécessite tellement plus d'imagination et d'effort.

Le spleen le pénétrait, sournois, tel un perfide et glacial brouillard. Plus d'une fois l'humanité l'avait déçu. Ce bonhomme énorme dont l'égoïsme et la fortune s'étalaient avec impertinence lui inspirait un profond mépris.

La place déserte et silencieuse lui fit sentir le vide de l'existence, la fuite éperdue du temps.

Il y a quinze ans il était jeune, rempli d'espoirs. débordant d'activité et dans quinze ans il serait l'un de ces sexagénaires dont le temps sans pitié a blanchi et dénudé le chef, courbé l'échine, engourdi les articulations. Peut-être même ne serait-il plus. Dieu ! que la vie est courte. Dieu ! par quelle funèbre mise en boîte elle s'achève...

Soudain, comme projetées sur un impalpable écran par une mystérieuse lanterne magique des images évoquèrent des souvenirs qu'il croyait à jamais oubliés. Ces images se formèrent dans son cerveau avec une netteté surprenante. Il lui semblait avoir découvert dans d'impénétrables ténèbres un coffre mirifique, rempli de lumineuses photographies aux couleurs éclatantes. Oui, ces scènes, il les avait vécues jadis, dans sa lointaine enfance. page suivante


Il revit la chambre douce et chaude, illuminée par la joie de vivre où, près du berceau rose de son frère nouveau-né, reposait sa mère. Ah, comme elle était pâle et belle ! Jamais il n'avait vu tant de bonheur dans ses yeux profonds et bleus ombrés par la douleur récente de l'enfantement. Son père radieux allait de la fenêtre au berceau.

Que restait.il aujourd'hui de cette mère de ce père aimés qui incarnaient le bonheur, un bonheur qu'enfant il s'imaginait devoir être sans fin, car il n'en avait point connu le commencement ? Deux cercueils sous une dalle funéraire dont les inscriptions chaque année devenaient plus difficilement déchiffrables, et dans ces cercueils ? Il n'osa y songer.

Un nom qui s'efface et dont nul ne sait souvent si celui qui le porta fut charcutier ou avocat, deux dates celle de la naissance et celle de la mort plus ou moins rapprochées selon la fantaisie du destin &emdash; sont souvent ici bas les seuls vestiges post-mortem » d'une vie mal dosée en joies et en douleurs. Tôt ou tard, le temps destructeur sans pitié les efface, et le souvenir qui survit dans le cur des enfants et des petits-enfants disparaît un jour lui aussi.

De la vie tumultueuse des tapageurs, des a m'as-tu.vu » encombrants, des chevaliers de la Légion d'Honneur (ils sont légion) qui reçurent la Croix parce que les bénéfices scandaleux qu'ils réalisèrent leur permirent de soudoyer et de flatter des hommes politiques influents, de la vie sans histoire des crétins qui furent trente ans présidents d'une Société de Musiciens, de chauves, de pompiers ou de gueulards inconscients et malfaisants et qui à ce titre reçurent les palmes académiques ou le mérite agricole, que reste-t-il aujourd'hui ? l'oubli et quand l'oubli inévitable n'est pas total, un peu de mépris et beaucoup d'ironie. Juste récompense.

Combien est sage et empreinte d'une profonde philosophie, cette épitaphe qui ornemente une modeste dalle funéraire dans un petit cimetière breton: page suivante


Ci-gît... Qu'importe ? Un anonyme heureux d'être enfin sans soucis, et dans la lutte magnanime d'être tombé pour son pays.

Subitement un souffle mystérieux éteignit les petites étoiles qui éclairaient dans la nuit l'enfance déjà lointaine de Télesphore. Les souvenirs familiers s'évanouirent, et les gravures coloriées du Petit Journal illustré, que jadis chaque semaine il attendait avec l'impatience de l'enfance, se succédèrent, projetées sur l'écran du passé, animées par le souffle mystérieux du souvenir.

Le terrible incendie du Bazar de la Charité, la catastrophe du Titanic et l'héroïque mort en musique de ses sublimes passagers, le siège par des centaines de policiers du pavillon-fortin de la bande Bonnot- Garnier, l'énigme Steinheil, Août 1914, la mobilisation générale, le départ des fantassins aux pantalons garance, les wagons fleuris barbouillés d'inscriptions peinturées ou crayeuses " 8 chevaux en long, 40 hommes debout ", " En route pour Berlin ", la Marne salvatrice, Verdun, Joffre, Foch, Pétain, Clemenceau, plus terrible mort que vivant quand, en leur interdisant de suivre sa dépouille mortelle, il infligea une cinglante leçon à ceux qu'il avait sauvés de la défaite et qui lui préférèrent Paul Deschanel, le président en pyjama, le délire de l'Armistice, les scènes qu'il avait vues de ses propres yeux se confondaient avec les gravures de journaux en un complexe diorama.

Comme dans un rêve dont la netteté et le relief surprennent lors du réveil. Télesphore revit la maison de campagne qui avait abrité ses premières amours conjugales, caché ses premières étreintes voluptueuses, étouffé ses premiers soupirs charnels. Les volets verts s'entr'ouvrirent, la lumière du présent chassa la pénombre du passé.

Dans cette demeure il avait vécu des jours heureux, ensoleillés par la joie de vivre, d'aimer et d'être aimé. Ce bonheur avait duré quatre années, puis soudain un voyage l'avait arraché à sa femme, à ses enfants, à son foyer. page suivante


Par un clair matin de mai 1914, après mille serments de fidélité, ils s'étaient séparés, elle et lui, le cur empli d'une tristesse infinie. Elle avait beaucoup pleuré: un mois n'est pourtant rien en regard de l'éternité.

Les lettres, quotidiennes la première semaine, s' espacèrent, devinrent plus courtes, moins désolées. Le retour n'était plus impatiemment attendu. " Si tu le veux, profite de ton passage dans la capitale pour revoir tes amis ".

Un soir il téléphona. Personne ne répondit. Un doute l'envahit. L'air indien de a Rose-Marie joué par l'orchestre d'un café du boulevard Saint Michel ajouta à sa tristesse et à ses inquiétudes. Le doute horrible le fit souffrir atrocement.

Enfin il revint, mais ce ne fut pas celle qu'il avait laissée qu'il retrouva. Ce n'était plus la même épouse. Son visage portait les traces d'une grande joie ou peut-être d'une grande douleur. Son regard n était plus le regard qu'il avait connu.

Il y avait de cela plus de vingt ans. Alors que d'autres souvenirs s'estompaient maintenant dans sa mémoire comme les arrière-plans d'un paysage lointain dans la brume légère et blanchâtre d'un soir d'été, les jours douloureux qui avaient suivi son retour se superposaient, précis et coloriés, au présent.

Avec le recul du temps les doutes, les doutes terribles qui l'avaient si souvent torturé et le torturaient encore, devenaient soudain des certitudes. Dans un moment de faiblesse, sa femme qui aujourd'hui l'aimait peut-être plus qu'autrefois et qu'il adorait, sa femme... Non, il ne pouvait pas croire à la trahison de cette épouse si pieuse, si aimante si bonne mère. Dans son esprit, dans son cur, un combat sans issue se livrait. Le corps de sa femme si souvent couvert de baisers, n'avait-il pas frémi sous d'adultères caresses avant de s'abandonner vaincu mais satisfait par la jouissance. page suivante


L'image de ce visage embelli par l'extase faisait naître en lui l'irrésistible désir de la possession. Lorsque leurs corps étaient enlacés, il tentait avec désespoir de connaître la vérité. Mais la bouche restait close et les paupières entrebâillées ne lui avaient jamais permis de pénétrer le mystère qui sommeillait au fond de ces yeux, troublant miroir de l'âme.

Il souffrait peut-être beaucoup plus maintenant. Lorsque l'homme vieillit, il se tourne non vers l'avenir qui ne lui réserve plus beaucoup de joies ni d'illusions, mais vers le passé dont le souvenir exhale encore de troublants parfums et satisfait les sens émoussés.

Il ne faisait plus jour, il ne faisait pas encore nuit. Télesphore se leva, traversa la place et prit à droite l'avenue du Maréchal Foch.

Il marchait, il ne savait pas où il allait, chaque pas lui apportait un peu de ce calme dont il avait besoin. Mais il ne pouvait effacer de sa mémoire le nom de Grand-Dupeur, le nom de cet ami qu'il soupçonnait d'avoir été l'amant de sa jeune épouse.

Soudain il se trouva devant l'Hôtel de Ville.

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