Comme, à Bénitier-sur-Glaise, tout marche à l'envers depuis des temps fort reculés, certains humoristes prétendent que la ville a été fondée, non vers 1007, mais 400 ans plus tôt par le roi Dagobert.

A l'image d'une cité que rendirent célèbres les gaîtés d'un escadron, Bénitier comprend la ville basse et la ville haute séparées par une rivière que franchit un unique pont. Les indigènes mettent le pluriel parce qu'il comporte plusieurs arches.

Construit en 1864, il ne reçut pas de nom, aucun homme vraiment illustre n'ayant, chose incroyable, vu le jour à Bénitier où tous les piédestaux des jardins publics sont couronnés non de statues mais de vases. Un instant les édiles de l'époque, doués d'une fertile imagination, songèrent à l'appeler le Pont Neuf. Faisant montre d'un bon sens extraordinaire, ils se ravisèrent après avoir longtemps réfléchi. « Le nouveau pont ne sera pas toujours neuf. Néanmoins, afin d'éviter plus tard à nos successeurs de le rebaptiser, nous ne pouvons dès maintenant le qualifier de vieux. Afin que tout le monde sache bien que ce pont est bien un pont, nous l'appellerons tout simplement: LE PONT ».

De ce pont, Télesphore jeta un regard circulaire sur la ville. Un seul toit rougeoyait sous les rayons obliques du soleil levant parmi les reflets moirés des rectangles d'ardoises aux inclinaisons diverses qui formaient un indescriptible damier. Il vit là un indice précieux sur les opinions politiques des autochtones, dont l'allure vieille France l'avait déjà frappé .

A ce moment survint un sexagénaire Sa taille rappelait celle d'un enfant de treize ans et son costume celui d'un premier communiant. Un col en celluloïd d'une hauteur démesurée et un vieux melon noir ajoutaient à l'originalité de son accoutrement.

&emdash;Excusez-moi, Monsieur, vous êtes de Bénitier ? Pourriez-vous m'indiquer les monuments de la ville qui présentent un intérêt historique ou architectural ?

&emdash;Vous dites, interrogea l'interpellé, les monuments de la ville ? page suivante


Et sur une réponse affirmative, l'homme au faux-col dont la blancheur n'était plus qu'un souvenir, répondit:

&emdash;Il y a l'abattoir, l'hospice, la fromagerie, les bains-douches et le monument aux Morts.

Télesphore remercia avec courtoisie. Quelques jours plus tard il apprit, par hasard, que le premier Bénitérien rencontré était un ancien industriel devenu simple manuvre dans son usine. Voilà déjà, qui différenciait Bénitier de l'Amérique où les rois du chewing-gum et des fixe-chaussettes ne sont souvent que d'ancien grooms.

Télesphore, peut-être parce qu'il avait, sans y prêter attention, entrevu une librairie, jugea opportun d'acheter un guide touristique. Il traversa la chaussée, semée de nids de poule, et de justesse évita un cycliste dont la casquette portait « P.C. » en lettres d'argent. Conscient du prestige que donne l'uniforme à celui qui le porte, il pédalait avec une lenteur majestueuse

Télesphore, doué d'un remarquable esprit d'observation, fut frappé par la forme du guidon. Il était recourbé comme celui d'un coureur, mais les poignées étaient légèrement retournées vers l'extérieur, ce qui fatalement avait provoqué une légère déformation des bras du cycliste. Eux aussi semblaient un peu retournés, ce qui eût pu faire croire à une déformation professionnelle.

Le disciple de Michaux mit pied à terre, appuya avec cérémonie sa machine à la bordure du trottoir, lissa de sa main droite sa moustache droite, de sa main gauche sa moustache gauche, puis sans doute satisfait de cette poilaison qui rappelait celle de Vercingétorix, avec dignité il pénétra dans la librairie, suivi de Télesphore.

Il salua à la manière d'un général en portant la main à la visière. page suivante


&emdash;Oui, Monsieur le libraire, c'est moi. Je vous ai acheté la semaine dernière La Chanson de Roland. Eh bien, je vous avoue que j'ai été vraiment déçu. Trente-sept francs cinquante un pareil livre alors qu'il n'y a pas de musique ! C'est une escroquerie. Une chanson sans musique, quelle plaisanterie ! Je n'ai jamais vu pareille chose. Si vos clients le savaient, vous n'en vendriez pas beaucoup de Chansons de Roland.

Le libraire abasourdi n'eut pas le temps de répliquer.

&emdash;Excusez mon comportement, continua l'érudit. Vous comprenez ma désillusion car vous êtes instruit et intelligent. Enfin n'en parlons plus. Avez-vous Les Misérables de Victor Hugo ? Demain c'est la fête de ma fille. Elle aime beaucoup les vers. Je suis convaincu que la lecture de ce petit volume lui fera grand plaisir.

&emdash;Je n'en doute pas, répondit le libraire amusé, mais l'édition que je possède est en prose et comprend quatre volumes

Emporté par son éloquence agrémentée, sinon de périodes fleuries, du moins de gestes oratoires, le bibliophile poursuivit sur le ton des confidences:

&emdash;Ma fille et moi, nous ne pouvons lire le même livre. Dimanche dernier j'ai visité l'abbaye de Solesmes car si j'aime la lecture comme ma fille&emdash; nous sommes des intellectuels&emdash;je porte aussi un grand intérêt aux monuments historiques. N'auriez.vous pas, concernant cette abbaye, l'ouvrage de Dom... Dom... C'est bizarre, en vieillissant je perds la mémoire que j'avais stupéfiante dans ma jeunesse Dom.. Dom... le nom de l'auteur m'échappe .

&emdash;Don Quichotte Don Juan interrogea avec malice de libraire.

&emdash;Oui, c'est ça, Don Juan. page suivante


&emdash;Hélas ! je ne possède pas cet auteur, ajouta souriant le commerçant, mais j'ai en rayons l'histoire de cette abbaye par Dom Guéranger.

&emdash;Non, je préfère attendre, donnez-moi seulement Les Misérables.

De sa poche l'homme de lettres tira un portefeuille qui eût fait le bonheur d'un Ministre. Il compta deux fois à haute voix, avec une lenteur majestueuse, la monnaie rendue par la caissière. car il ne faisait rien avec simplicité, puis il prit congé en gesticulant.

Télesphore, rêveur, le regarda s'éloigner . La terre n'est jamais ingrate, pensa-t-il. Cet homme dont la tête est souvent penchée vers le goudron, noir tableau où le sang écrit parfois de terribles tragédies, a reçu la récompense de son attitude empreinte d'humilité. Dieu lui a donné l'illusion d'être un génie.

Son guide touristique sous le bras, Télesphore regagna son hôtel. Quoique son médecin lui eut défendu de lire en mangeant, ce que sa mère férue d'éducation lui avait jadis enseigné, il parcourut le précieux guide entre les hors-d'uvre et le rosbif, le rosbif et les petits pois, les petits pois et le fromage.

L'après.midi fut consacré à la visite des monuments, mais le touriste n'eut pas la joie de noter les spirituels commentaires des Guides car à Bénitier les guides n'existaient que dans les librairies.

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