Il s'agit de celui d'une joliette sous-préfecture que certains, à fort ou à raison, prétendent ville sÏur de ;Clochemerle.

C'est par un printanier dimanche de mai 1948 qu'il s'illustra pour la première fois. Ce jour-là, avec un enthousiasme discutable, la population honorait une respectable centenaire que beaucoup avaient oubliée: la Révolution de 1848.

Après la plantation de l'arbre de la Liberté, que seuls des flots d'éloquence arrosèrent et non la pluie en dépit des prédictions de la météorologie, les autorités suivies de la foule qui n'était pas celle des grands jours regagnèrent l'Hôtel de Ville.

Sur le parvis, comme à Waterloo, citoyens et citoyennes formèrent un carré pour écouter le discours du président Vincent Auriol.

Il n'y avait pas de soldats mais les pompiers étaient là, les musiciens aussi: même dans une ville sans garnison, il n'est pas de vraies manifestations sans Orphéon.

De nos jours la Marseillaise jouée à tout bout de champ salue non seulement l'arrivée des personnalités mais aussi la fin de leurs discours.

Sous leurs casquettes dorées, les musiciens attendaient que l'allocution radiodiffusée fut terminée pour attaquer la première note, un ré, quand soudain la Marseillaise sortit frémissante du haut-parleur.

Médusé, le chef rengaina sa baguette déjà levée tandis que les musiciens stupéfaits s'écriaient : « Sapristi ! que sommes-nous donc venus faire ici ? »

Bafouée par la radio, la musique municipale a été, samedi dernier, réhabilitée par cette même radio lors du Concours agricole qui s'est déroulé sous le signe du mauvais temps. Du haut de son éternité bienheureuse, Saint~Fiacre a dû ajouter ses larmes à ]a pluie en voyant sa verte prairie transformée en bourbier.

Avec inquiétude,beaucoup se demandaient si lors de la visite officielle, ministre, préfet, sous-préfets, sénateurs, maires, conseillers et autres personnalités ne risquaient pas de s'enliser. Leurs craintes n'étaient pas justifiées. En dernière heure, dix bottes de paille avaient été commandées pour les autorités qui, ainsi, dans les endroits critiques purent marcher sur un tapis improvisé. .

Le cortège fut évidemment filmé et les discours enregistrés. L,e soir même assis près de leur poste de T.S.F. ceux qui avaient assisté à la visite officielle purent revivre, à l'abri de la pluie, les différents épisodes de la cérémonie.

Le speaker évoqua la réception du ministre de l'In£formation aux accents d'une Marseillaise magistralement interprétée par l'Orphéon de la cité, puis il relata quelques passages de l'allo- t allocution prononcée du haut de la tribune officielle, dont les marches furent faciles à gravir car elle n'avait existé que dans l'imagination du reporter.

Dès le lendemain le chef de la Musique ,municipale reçut les compliments que méritait la brillante interprétation de notre hymne national. Des lettres de félicitations lui parvinrent des quatre coins de la France, de Grenoble en particulier.

La municipalité sans aucun doute allait être dans l'obligation d'enlever le sphinx de son socle pour y mettre le buste du célèbre chef Dimbert et de citer à l'ordre de la ville tous les exécutants de l'orphéon.

Hélas, la vérité se répandit bientôt comme une traînée de poudre. La Marseillaise avait été usurpée. L'hymne attribué par Rennes-Bretagne à la musique municipale était la diffusion par douze puissants haut-parleurs d'un enregistrement d'un grand orchestre militaire.

Le chef de l'orphéon ne sera pas statufié.

Quoi qu'il en soit, il est parfois fort amusant de romancer un £ait divers et de raconter les événements comme ils ne se sont point passés.

Les histoires véridiques paraissent souvent fausses. Il en est ainsi de celle de notre orphéon qui se tait quand il est présent et joue quand il est absent.

Aujourd'hui il ne faut plus s'étonner de rien. Sur le fronton de la prison de la Santé un mot est gravé, c'est le mot: Liberté.

22 Septembre l 951

 

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