La nuit, les avenues ombreuses sont particulièrement propices aux attentats, aussi est-ce sans surprise que dès le lendemain nous avons appris celui perpétré Promenades de la Résistance.
D'ordinaire, la presse locale relate en des comptes rendus prolixes le moindre méfait nocturne, l'éclatement d'un pétard par exemple. Fait surprenant, elle ne souffla mot du dernier. Peut-être garda-t-elle le silence dans le louable dessein de ne pas gêner l'enquête discrète que ne manqua pas d'ouvrir la police municipale.
Dieu soit loué ! la victime en l'occurrence n'est pas l'un de nos concitoyens, mais ce Sphinx qui avec des airs penchés contemple le kiosque là musique dont le peinturlurage décidé à l'unanimité en 1948 ne sera sans doute exécuté que dans une dizaine d'années.
Moins imposant que le Sphinx de Gizèh et moins sanguinaire que son terrible frère qui aux portes de Thèbes dévorait sur le champ les passants qui ne répondaient pas à ses énigmes, celui de nos Promenades se contente de demander aux touristes étonnés le nom de l'homme public qui en proposant l'érection de ce mouvement historique démontra l'excellence de son goût artistique.
Lors donc, en février dernier, par une nuit sans lune, le pinceau d'un peintre inconnu dota d'un soutien-gorge d'une blancheur virginale le poitrail de notre sphinx castrogontérien, ce poitrail évocateur.
Quelques nuits plus tard, deux points de minium, un à droite, l'autre à gauche, judicieusement posés, complétèrent l' Ïuvre du décorateur.
Certains se demandèrent alors si le barbouilleur bénévole, après avoir repeint le Sphinx n'allait point repeindre le kiosque. Il n'en fut rien.
D'autres offusqués, au nom de la morale outragée, suggérèrent qu'une pancarte fixée sur le socle spécifiât que dorénavant il serait interdit de toucher aux sphinx, même avec une fleur ou un pinceau.
Peu soucieux des intérêts des contribuables quelques-uns insinuèrent que seule une grille dans le genre de celle qui devrait entourer l'arbre de la Liberté, assurerait une totale sécurité.
Le Sphinx ne mérite pas cette modique dépense. Le jour de sa mort la marche funèbre de Beethoven ne sera pas réclamée.
10 Mars 1951