Au monsieur que je ne je ne connaissais pas, il y en avait ce jour là beaucoup sur la prairie Saint-Fiacre, j'ai demandé ce qu'il pensait du concours hippique qui venait de prendre fin.

« Dans tout autre pays, je me garderais bien de vous le dire, me répondit-il, mais je connais la largesse d'esprit des autochtones qui font preuve d'intelligence en acceptant les critiques lorsqu'elles sont justifiées et courtoises. Évidemment,ment, l'organisation d',une manifestation aussi importante, reposant en fait presque exclusivement sur les épaules d'un seul homme, des contretemps, voire même des oublis, sont inévitables. il ne faut en retenir que le côté pittoresque ou amusant. »

Ceci dit, mon interlocuteur continua:

« Le défilé, annoncé à grand renfort de publicité, fut particulièrement remarqué. Les sonneurs de trompe s'étant égarés dans notre ville comme dans un bois, c'est avec un retard q,qui dépassait le traditionnel quart d'heure de grâce de Rabelais, que le cortège apparut dans les rues. Sur l'itinéraire prévu la foule était massée. Grande fut sa surprise: la cavalcade ne comprenait qu'un break de chasse attelé de quatre superbes chevaux dignes du ciseau de Phidias, conduits par un brigadier des haras, dont le prestigieux uniforme eût fait pâlir ceux de nos modernes généraux.

La «Marseillaise » ailée salua l'arrivée du représentant du Gouvernement sur l'hippodrome. Quelques assistants atteints de surdité conservèrent leur chapeau sur leur tête, en guise de cloche.

Démocratiquement, le préfet, le sous-préfet et le docteur Lefèvre, dans lequel il y avait deux hommes, le premier adjoint représentant le maire absent et le vice-président du Conseil général, prirent place tels de simples citoyens, sur les gradins inférieurs de la tribune réservée au public, puis dans celle du jury dont le velum évoquait la voile d'un drakkar, car les spectateurs debout dans le promenoir étaient primitivement la seule chose que les autorités pussent contempler.

Les épreuves se déroulèrent à la satisfaction des plus exigeants. Certains chevaux excellèrent dans l'art de faire tomber les barres. D'autres, quoique montés par des militaires, se rendirent coupables de refus d'obéissance. Au grand émoi du public, d'un saut magnifique, un pur sang franchit la ,haie des spectateurs et la chute d'un commandant rappela à ceux qui l'avaient oublié que les épreuves hippiques n'étaient pas sans danger, et pour les cavaliers, et pour leur monture.

Le spectacle fut néanmoins magnifique. Les civils se montrèrent dignes des officiers, ,renforçant ainsi les historiques paroles de Clémenceau qui prétendait que la guerre était une chose trop sérieuse pour en confier la direction à,un militaire, fût-il général.

Au cours des compétitions, de spirituels propos furent échangés . « A la niche » crièrent parfois certains mauvais plaisants, surtout désireux de s'amuser. « Si je n'avais attrapé une pleurésie, je serais maintenant colonel » confessait un spectateur. « Vous n'avez rien à regretter », répliqua son auditeur qui ajouta, au moment même où le cheval d'un capitaine vétérinaire ratait son sixième saut « Aujourd'hui du moins ».

Le concours hippique de 1950 laissera dans la mémoire de tous les assistants un excellent souvenir, le souvenir d'une manifestation qui a ressuscité pendant quelques heures cette romantique époque des chasses à courre et des baise-mains, époque révolue qui, dans l'esprit de beaucoup, s'estompe aujourd'hui comme les arrière-plans d'un paysage lointain.

17 Août 1950

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