Si la ville d'Asnières connaît quelque notoriété chez les amis des bêtes parce qu'elle possède un cimetière de chiens, Château-Gontier vient d'innover en créant à l'ombre du clocher Saint-Rémy un cimetière de becs de gaz.

Couchés sur le gazon, en cette position horizontale du repos éternel, les cent réverbères mutilés évoquent les nécropoles qui jadis entouraient les vielles églises bretonnes lorsque les morts dormaient leur dernier sommeil au milieu des vivants.

Bientôt, en notre Cité, une autre nécropole verra le jour, celle des vieilles pompes, vraisemblablement place Saint-Jean.

Contrairement à certaines rumeurs, aucun cimetière ne sera créé pour les tuyaux qui encombrent nos trottoirs depuis bientôt six mois, mais nul ne sait où et ni quand ils seront enterrés. Primitivement prévue pour la fin de 1948, la cérémonie, faute d'argent, a été reportée à une date ultérieure, mais notre Cité s'organise dans la misère, les tuyaux ont été mis en tas le long des murs, parfois devant le soupirail d'une cave et de petits piquets les empêchent d'en prendre trop à leur aise. En attendant leur inhumation, peut-être seront-ils peints en blanc et ornementés de cataphotes.

Vraiment le bon sens n'est point la qualité prédominante de notre époque. Alors que faute de crédits la ville ne peut faire procéder à l'installation des nouvelles canalisations d'eau potable, dans l'intérêt d'une compagnie concessionnaire, les pompes publiques sont enchaînées, des bornes-fontaines supprimées afin d'obliger certains de nos concitoyens à faire effectuer chez eux, à leurs frais, ce que la ville ne peut exécuter dans les rues.

L'esprit social en honneur sous la IVe République commandait de multiplier les bornes-fontaines publiques afin de permettre aux nombreux défavorisés de bénéficier de l'eau potable, moyennant une modeste rétribution. Il est inhumain d'imposer une pénible corvée d'eau à des vieillards sous-alimentés, il faut considérer également la fatigue de ceux qui, après une dure journée de labeur, sont obligés de parcourir plusieurs centaines de mètres pour aller chercher cette eau potable qui constitue leur boisson, aujourd'hui, le vin étant trop cher.

Après le cimetière, des becs de gaz et celui des vieilles pompes, peut-être ne sera-t-il pas inopportun d'élever un monument à la mémoire du défunt bon sens. L'horrible Sphinx des promenades de la Résistance irait rejoindre les réverbères ou les pompes enchaînées, mais son piédestal pourrait être utilisé.

Quelle que soit la décision prise, nous pourrons néanmoins affirmer que les Conseillers Municipaux qui, comme l'eau des pompes publiques, ne seront pas reconnus potables lors des prochaines élections, contrairement à ce qui s'est passé pour les dites pompes, ne seront pas enchaînés.

Février 1949

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