Les réverbères de Château-Gontier, ville sÏur de Clochemerle, vont disparaître. Quelques-uns, dans la position du repos éternel, sont déjà couchés sur ces trottoirs qu'ils éclairaient jadis «même lorsque la lune donnait sa lumière». Ne point leur consacrer une oraison funèbre serait faire preuve d'une impardonnable ingratitude.
Ils étaient, ces pauvres réverbères, en notre cité rénovée, avec les pompes enchaînées, les derniers vestiges du siècle passé. Combien d'idylles romantiques malgré le froid, malgré la pluie, furent ébauchées à la lumière de leur douce clarté.
La dernière guerre les avait condamnés à une totale inactivité et quand en 1947 le problème de l'éclairage de nos rues fut examiné par nos édiles, ils étaient dans un tel état de délabrement (il s'agit des réverbères) que leur mise à la retraite fut décidée, quoique la plupart n'eussent point atteint la limite d'âge.
C'est ainsi qu'en 1948 des lampadaires électriques furent installés pour éclairer ces pauvres becs de gaz, qu'on ne pouvait se décider à faire disparaître en raison des « brillants » services rendus dans le passé; peut-être seraient-ils encore tous debout si par une nuit sans lune une vieille dame, le cou ceint d'un ruban vert, n'avait, en cheminant, heurté violemment l'un d'eux.
C'est souvent longtemps après leur mort que la valeur des grands hommes est reconnue et leur mémoire justement honorée par l'apposition d'une plaque ou l'érection d'un monument.
Peut-être en sera-t-il ainsi de ces vieux serviteurs que furent nos réverbères. L'un d'eux aurait cependant dès maintenant, sa place sur un socle près de l'arbre de la liberté. Chaque année, il serait allumé quelques heures pour commémorer la mise en service à Château-Gontier du premier bec de gaz public. Le culte du passé est, dans les circonstances présentes une si douce chose !
16 Janvier 1949