A l'unanimité, comme au Conseil municipal, les conscrits de la classe 1948 avaient décidé de se réunir en de joyeuses agapes avant de quitter, l'âme pleine de tristesse, la petite sous-préfecture où naquit le poète Charles Loyson dont Musset a dit avec quelque malice: « Quand il marche on sent qu'il a des ailes et quand il vole on sent qu'il a des pattes ».
Le dîner permit aux futurs militaires de trinquer royalement à la santé de la IVe République et de l'armée française dont ils allaient bientôt renforcer les effectifs. Aussi rien d'étonnant si le festin terminé nos conscrits éprouvèrent l'irrésistible besoin de respirer l'air frais.
Pour une promenade nocturne le temps était d'ailleurs idéal: la lune au-dessus d'un pylône, comme un point sur un i, faisait une concurrence déloyale à nos lampadaires électriques.
Les rues généralement silencieuses à cette heure matinale (il était deux heures) retentirent bientôt de chants dont la nature rappela, à ceux qui l'avaient oublié, que nos ancêtres étaient les Gaulois.
Simultanément le bon fonctionnement des sonnettes fut vigoureusement éprouvé et de nombreux concitoyens qui dormaient paisiblement du sommeil du juste sursautèrent et se dressèrent effarés sur leur couche quand ils entendirent hurler, par le truchement d'un mot bisyllabique, qu'en ménage ils n'avaient pas été plus heureux que l'infortuné et légendaire chef de gare, ce qui pour les épouses manquait vraiment de courtoisie.
Quelques-uns des dormeurs réveillés, en proie à un juste courroux, se rappelèrent, à temps, que par la Municipalité il est lait défense de jeter par la fenêtres dans les rues, des eaux, urines, matières fécales et autres ordures, douche cependant méritée par les auteurs des bruyantes et déplacées apostrophes qui donnaient une petite idée de la manière dont la carte des vins avait été honorée.
Certes il n'est point interdit de s'amuser, mais il est des plaisanteries de mauvais goût si peu spirituelles qu'on ne peut s' empêcher de penser en considérant leurs auteurs: ÐÐEst-il possible d'avouer ainsi sa bêtise, c'est vraiment faire preuve d'un excès de franchise.ðð
Les bons vieux vins de France et les chansons de corps de garde firent naître chez nos olibrius des desseins militaires et, se croyant déjà soldats, ils se dirigèrent vers la caserne... des pompiers. Là ils se livrèrent à un tel chahut que le lendemain plainte fut portée par un voisin. Ainsi fut une fois de plus prouvé qu'il ne faut jamais jouer ni avec le feu, ni avec les pompiers.
Subséquemment et nonobstant toutes explications ultérieures, les quatorze conscrits de la petite sous-préfecture apprendront à leurs dépens « qu'il est défendu (art. 57) de troubler la tranquillité des habitants par des huées, des cris, des sifflements, des charivaris, des bruits ou tapages de quelque nature qu'ils soient ».
Octobre 1948