Cette nouvelle ne nous parvient pas de Bikini où il ne se passe plus rien d'extraordinaire, mais de Château-Gontier même.
Certes il ne faut rien exagérer. De l'eau potable il n'en fut pas question pendant 107 ans, mais les gens de bonne foi favorisés par la longévité pourront certifier qu'en notre ville on en parla périodiquement pendant près d'un demi-siècle, lors de chaque renouvellement du Conseil municipal.
Promise par de nombreux candidats qui préféraient l'excellent vin d'Anjou, par suite d'imprévu toujours à prévoir ici-bas, surtout actuellement, elle ne vit jamais le jour et moult concitoyens en proie à la désespérance se demandaient s'il n'existait point, du moins à Château-Gontier, quelque parenté entre la fameuse baisse tant de fois annoncée et cette eau potable.
Ces temps derniers, la situation devint fort critique en ce qui concerne les pompes publiques, car pour tirer un litre d'eau il ne fallait pas moins de trente coups de balancier.
Enfin tout est bien qui finit bien. La mirifique eau potable si patiemment attendue est arrivée sans ÐÐpompeðð chez les abonnés émerveillés, après que le chlore et le permanganate eurent livré dans les conduites encrassées, d'épiques et chimiques combats aux microbes dont aujourd'hui pas un seul ne peut dire: « Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! ».
Les abonnés qui n'avaient pas été prévenus&emdash; il est normal de nos jours que les intéressés ne le soient pas&emdash; eurent dimanche l'agréable surprise de sentir le chlore à plein nez et le lendemain ils constatèrent que l'eau avait cette légère teinte rosée par laquelle on symbolise généralement l'optimisme .
Débordants de joie, ils s' imaginèrent que la Municipalité généreuse, pour commémorer l'événement que constitue la mise en service de la nouvelle usine, avait décidé de distribuer à ses abonnés un mélange d'eau et de Vin. Certains même affirmèrent que vingt-deux wagons citernes contenant les meilleurs crus de France, de Navarre et d'Algérie étaient, par train spécial, arrivés la veille en notre gare.
Quoi qu'il en soit, sans risquer désormais quelque maladie contagieuse ou l'incommode et redoutée crise d'entérite, nos concitoyennes et concitoyens pourront sans danger boire, laver leur salade, leurs dents ou autre chose avec cette aqua simplex rendue souvent injustement responsable du mauvais caractère de ces pauvres gens dont l'estomac est détraqué.
La pression manquera peut-être dans certains quartiers, mais notre Municipalité a pris toutes dispositions utiles pour y remédier et satisfaire ainsi sa nombreuse clientèle. Tout a été prévu, même la construction d'un nouveau château. Il s'agit évidemment d'un château d'eau et non d'un château en Espagne.
Si nous sommes bien renseignés, l' inauguration officielle aura lieu le vingt d'un mois prochain. Le choix de cette date est particulièrement heureux.
Conformément au traditionnel cérémonial, le ruban tricolore tombera sous les ciseaux d'un haut fonctionnaire de la Quatrième République, plusieurs discours à l'eau de rose (potable) seront prononcés et un vin d'honneur sera offert aux personnalités présentes.
En raison cependant du caractère spécial de la cérémonie, l'eau potable limpide et fraîche remplacera dans les coupes de cristal ciselé le nectar de Bacchus récolté dans les vignes du Seigneur.
Sans nul doute, les contribuables s'en réjouiront, car le vin coûte fort cher et ce sont toujours eux qui, en définitive, paient la facture.
Juillet 1948.