Si mes petits billets me valent quelquefois d'anonymes menaces dont je remercie vivement les scripteurs inconnus, ils sont souvent la source de judicieuses suggestions et c'est à mes fidèles lecteurs que je dois parfois le sujet d'articles opportuns .

C'est ainsi que dernièrement j'ai reçu de l'ordonnateur des Pompes Funèbres Générales, pour insertion, la protestation suivante d'ailleurs fort justifiée:

« Plusieurs familles se plaignent que les invités « aux sépultures parlent trop fort. Toutes les personnes qui suivent les convois sont priées de « garder le plus grand silence. »

Cette regrettable constatation et cet appel à la plus élémentaire correction ne s'appliquent malheureusement pas uniquement à nos concitoyens. Dans de nombreuses autres villes, les cortèges, hormis le corbillard et la famille, n'ont souvent rien de funèbre. La politique, la stratégie du Café du Commerce, les Ïufs, les veaux et le prochain sont souvent le sujet de conversations fort animées D'autres invités, moins inspirés, se contentent de parler avec insistance de la pluie et du beau temps.

A ces bruyants bavardages s'ajoutent parfois de désinvoltes tenues, et je me souviens de cette magnifique pivoine écarlate qui, lors des enterrements, ornementait avec peu de discrétion le plantureux corsage d'une éminente lavalloise.

L'assistance aux obsèques n'est pas, dans notre pays, obligatoire. C'est un hommage suprême au disparu, un témoignage de sympathie à sa famille éplorée, hommage et témoignage qui devraient être le fait des seuls amis sincères, et non une des nombreuses formes de l'hypocrisie qui s'identifie parfois avec la bonne éducation et le nouveau savoir-vivre.

Le recueillement ne doit pas être l'unique privilège post mortem de ces pauvres qu'on enterre à 8 heures le matin, simplement mais dignement. Il est vrai qu'il y a généralement peu de monde derrière le corbillard. Ceux que guide uniquementl'intérêt (hélas ! ils sont nombreux), n'ayant rien à attendre de l'humble famille du disparu, ont toujours ce jour-là une excuse valable pour ne point assister à la cérémonie.

Avril 1948.

suite