Si notre illustre fabuliste La Fontaine avait vécu de nos jours en notre riante cité, il eût été certes ennuyé é pour trouver ce légendaire fromage que le naïf corbeau en échange de flatteries donna bien malgré lui au rusé renard, car depuis le 1er avril cet excellent dessert si souventes fois vanté par Curnonsky, le prince élu des gastronomes, est à Château-Gontier chose prohibée.

Il serait injuste, je ne veux pas le faire car mes regrets seraient éternels, d'incriminer les services départementaux, préfecture et ravitaillement, et de leur attribuer la paternité de cet escamotage, car il s'agit d'une mesure émanant de l'administration centrale, d'une mesure qui permet aux habitants d'une région laitière d'apprécier, non la saveur du fromage? mais les beautés non moins savoureuses du rationnement.

Aussi grande fut la joie de nos concitoyens quand, jeudi dernier, s'arrêta sur le marché un fourgon automobile portant sur fond bleu en lettres évidemment couleur crème : « Fromagerie Angevine ».

Faisant preuve de bon sens, ils s'imaginèrent que si les fromagers du crû ne peuvent actuellement vendre leurs produits dans le pays, ce qu'ils regrettent amèrement ainsi que les consommateurs, peut-être les fromagers du Maine-et-Loire avaient-ils, eux, la possibilité d'exercer leur activité commerciale dans notre département.

La joie de nos concitoyens ne dura même pas ce que durent les roses, l'espace d'un matin, car la voiture contenait, non des fromages, mais des chaussures !

L'histoire ne dit pas si elles sentaient le camembert, mais elle nous apprend qu'étant resté en panne, notre marchand de souliers avait emprunté la voiture d'un ami.

Pas mauvaise la réclame car la voiture fut très entourée, mais nul doute que notre « chausseur » eût connu davantage de succès si comme prime il avait distribué des Pont-l'Evêque ou des Camembert.

Avril 1948.

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