Inaugurer un monument, un établissement, un stade, c'est, si nous accordons quelque crédit aux étymologistes, le livrer après complet achèvement, pour la première fois, aux regards, à l'usage du public, lors d'une cérémonie officielle.
Château-Gontier en la matière, vient d'innover, et peut-être les doctes académiciens chargés de la rédaction du Dictionnaire, tenant compte de la manifestation du 7 septembre 1947 devront-ils modifier le sens du mot inauguration et admettre qu'à la veille des élections, un maire peut inaugurer une statue quand seul le piédestal est érigé.
Évidemment s'il avait fallu attendre que fût entièrement réalisé le fastueux projet de stade dont la perspective cavalière est exposée depuis plusieurs années dans le hall de l'hôtel de ville aux regards admiratifs des contribuables, peut-être eût-il fallu remettre aux calendes grecques cette cérémonie inaugurale, ce dont certains ne se seraient jamais consolés.
Qui oserait prétendre que la stade est actuellement achevé ?
Si les 10.000 m3 de terrassements, les drainages, le chemin d'accès, les jardins, la plage, le terrain de foot-ball, la piste de vitesse et celle de 350 mètres sont terminés; si, d'ores et déjà plus de deux millions de francs ont été dépensés, les cabines de bain, le gymnase couvert, le vestiaire, les douches, la maison du garde, les deux tennis, les deux volley-ball, les deux basket-ball sont encore à l'état de projet, et c'est une somme d environ quatre millions&emdash;deux fois celle déjà engloutie&emdash;qu'il faut prévoir pour achever ce magnifique Parc de Sports, qui ne sera pas même doté de tribunes et dont un vélodrome eût rendu l'exploitation plus lucrative.
Que ce soit l'état, le département ou la ville qui règle la facture, ce sont les contribuables qui en définitive paieront, car l'argent qui remplit les caisses publiques ne tombe pas du ciel mais sort du portefeuille des assujettis à l'impôt.
Certes, l'utilité d'un stade n'est pas discutable, mais dans les circonstances présentes, alors que notre pays ruiné par l'occupation et la guerre est exsangue, alors que de nombreux sinistrés, trois ans après la libération, vivent encore dans les ruines ou des baraques, la construction d'un stade fastueux paraît chose inopportune. Les discours ne seraient-ils qu'un inutile feu d'artifice et cet esprit de solidarité auquel font si souvent appel les orateurs, une simple fioriture destinée à ornementer une période ?
Dans une ville où l'urbanisme est inexistant, où les taudis pullulent, une telle réalisation ne devrait pas avoir un caractère de priorité, car il est inutile de fabriquer des athlètes si à défaut de vin, on ne peut leur donner de l'eau potable et les loger dans des maisons qui ne soient pas des foyers de tuberculose .
Aujourd'hui, après plus de six années, seuls les terrassements sont exécutés. N'eût-il pas été plus judicieux de choisir un terrain plan, horizontal et non un terrain déclive, creusé de vieilles carrières et se terminant en queue de poisson sur la cale de Laval ce qui fait que, malgré une emprise dans la propriété voisine, le portique d'entrée, tourné vers la rivière, donne l'impression qu'athlètes et spectateurs arrivent par péniche les jours de gala.
Si la création d'un terrain de sports s'imposait à Château-Gontier, notre ville, qui possède déjà de magnifiques promenades, squares et jardins publics, qui quoique bien situés sont néanmoins peu fréquentés, n'avait nullement besoin d'un jardin d'enfants dont l'entretien constituera une charge supplémentaire, et l'onéreux chemin d'accès aurait pu être supprimé si le stade avait été construit dans la partie comprise entre la route de Laval et la rue Seguin, d'ailleurs plus proche du centre de la ville.
Ce sont toujours les contribuables qui font les frais d'erreurs regrettables, la construction du nouveau bassin de natation en rivière en est une nouvelle preuve. Ces travaux qui coûteront plus d'un million et demi ne s'imposeraient pas aujourd'hui si, faisant fi d'avis éclairés, le Conseil Municipal n'avait, il y a dix ans, décidé la construction d'une piscine, véritable vasière, aujourd'hui abandonnée et en voie de comblement.
Il est humain, La Fontaine nous l'a enseigné dans l'une de ses fables, qu'une mère ou un maire vante les qualités de son enfant et, par surcroît, rende à travers ses collaborateurs un hommage à son Ïuvre, à ce stade dont la magnificence étonne le touriste; mais un journaliste a également le droit de critiquer et d'affirmer qu'à l'heure où le redressement de la France s'avère si difficile, il n'est permis de gaspiller ni nos efforts, ni notre argent, dans la satisfaction de vains orgueils et qu'il n'était pas nécessaire, pour répondre aux besoins des sportifs, de doter notre ville de 6.000 habitants d'un terrain de sports qui dépasse dans sa conception et son luxe, les réalisations effectuées par dei~ villes de 200.000 habitants. La construction de cités ouvrières était certes plus urgente, car le taudis est un véritable fléau.
Sachons bâtir dans la réalité si nous ne voulons pas mourir.
Septembre 1947