Les arbres tiennent dans le cÏur de certains de nos élus une place si prépondérante qu'il est vraiment surprenant que nos boulevards en soient totalement dépourvus.
Si nos promenades plantées surtout de tilleuls furent célèbres parce qu'elles s'appelaient « Promenades des Platanes, le quai de Lorraine est aujourd'hui en passe de le devenir, car depuis quelques mois notre Conseil municipal ne peut se réunir. sans qu'il ne soit question de ces platanes.
Plantés il y a 110 ans, ces arbres de haute futaie jouissent aujourd'hui,tels d'illustres personnages, d'une flatteuse considération. Ils occupent presque totalement un trottoir qui était jadis réservé aux piétons, ce qui était peut-être inutile, car les piétons utilisent généralement la chaussée.
Quoi qu'il en soit, malgré les restrictions, hélas ! à la mode, nos platanes auraient pu en paix continuer à grandir et à grossir s'ils n'avaient, chose impardonnable, compromis gravement la solidité du mur du quai. Les riverains avaient bien maintes fois protesté contre les dégâts causés à leur toiture, mais ces protestations restèrent sans effet, car sur les 23 conseillers, un seul habitait le quai de Lorraine. Une minorité aussi réduite n'est jamais agissante.
Soucieuse de la sécurité et des intérêts pécuniaires de la collectivité, ce dont il convient de la féliciter, l'Administration des Ponts-et-Chaussées, conformément au docte avis des Eaux et Forêts, condamna à mort ces arbres, certes magnifiques, mais qui eussent mieux convenu au cÏur d'une forêt.
Cette décision pourtant raisonnable provoqua une tempête municipale de protestations qui agita les platanes du tronc jusqu'à la cime.
Le 13 décembre 1946, le Conseil, à l'unanimité, s'éleva contre cet abattage; le 28 du même mois, il manifesta des regrets qui eussent été éternels si nos édiles l'avaient été eux-mêmes; le 28 mars suivant, l'élagage fut repoussé comme une chose sacrilège, ce qui fut confirmé lors de la séance du 2 mai.
Ainsi, malgré l'intervention de la Commission des Sites (21 platanes constituent, parait-il, un site pittoresque), malgré la magnifique plaidoirie manuscrite d'un ex-bâtonnier, membre de cette Commission, nos platanes vont disparaître.
Quoiqu'il ne s'agisse pas de saules pleureurs, leurs défenseurs, sensibles aux charmes sylvestres de la nature, verseront quelques larmes. Peut-être recouvrira-t-on d'un drap mortuaire le diable qui, dans la sainte et horizontale position du repos éternel, emmènera vers une destination inconnue ces platanes qui, par les belles nuits d'été, furent les muets confidents d'amoureux aujourd'hui disparus.
Juin 1947.