Dans les hautes cimes des platanes de nos promenades régnait une intense activité. Les corbeaux, revigorés par le printemps renaissant, donnaient aux hommes, en matière de reconstruction, un magnifique exemple et, à l'image du maçon qui chante en bâtissant, en croassant ils confectionnaient de nombreux nids, enchevêtrant des brindilles transportées par la voie des airs.

C'est à l'ombre des arbres qu'un vieux monsieur qui désire garder l'anonymat se promenait, l'air grave. Il songeait vraisemblablement aux palmes académiques ou au ruban du Mérite agricole qu'il attend patiemment depuis de nombreuses années, lorsque soudain une fiente lâchée comme une bombe vint, en s'aplatissant, ornementer la boutonnière encore vierge de son veston. Ce n'était pas évidemment la décoration qu'il attendait.

Nul ne sait si la Municipalité fut informée de cet incident qui constituait une véritable provocation. Peut-être s'agit-il d'une simple coïncidence, mais dès le lendemain une offensive de grande envergure fut déclenchée contre les indésirables oiseaux carnassiers qui furent décimés par la mitraillette d'un sympathique concitoyen, disciple de Nemrod, auquel les opérations de destruction avaient été confiées en raison des indiscutables et indiscutées qualités de son tir.

Le bruit de la fusillade put faire croire un instant à un mouvement séditieux et provoqua chez quelques castrogontériens une émotion compréhensible, qui se transforma en reconnaissance quand ils apprirent que les victimes étaient des corbeaux, et qu'ils pourraient désormais sans danger se promener en bayant aux corneilles.

Grâce à l'adresse de notre chasseur qui a déjà eu les honneurs de plusieurs grands quotidiens de l' Ouest, le corbeau remplaça ce jour-la le pot-au-feu défaillant, et, ce qui est peut-être plus important, le vieux monsieur aurait été, sinon décoré, du moins vengé et bien vengé.

Avril 1947.

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