Quand en 1945, avec le printemps, chamarré de décorations, le sexagénaire ÐÐUgène » Lefeuvre arriva, non à Clochemerle, mais à Château-Gontier, revêtu d'un brillant uniforme de colonel d'artillerie, fait extraordinaire, les enfants des écoles n'eurent point congé et la ville ne fut point pavoisée.

Au glorieux mais mystérieux passé du démocratique colonel s'ajoutait une modestie de bon aloi, et son bar-tabac à l'enseigne de « La Civette » fut bientôt le lieu de rendez-vous d' authentiques officiers honorés de boire des apéritifs de choix, servis par un garçon de café ayant cinq ficelles dorées dans la réserve et plus d'un tour dans son sac.

A plusieurs reprises, car la plaisanterie dura deux longues années, le rutilant uniforme de notre prestigieux colonel rehaussa l'éclat de manifestations patriotiques locales. C'est ainsi que, le 11 novembre 1946, escorté des capitaines de gendarmerie et des pompiers (ceux-là authentiques), notre colonel participa aux côtés du Maire, du Sous-Préfet, du Vice-Président du Conseil général et des personnalités de l'arrondissement aux diverses cérémonies commémoratives. Et, ce jour-là, il daigna même serrer la main du 24e conseiller municipal aujourd'hui reconnaissant.

Ce fut lui encore qui, lors du service à la mémoire de l'héroïque général Lemonnier, sabre au clair, commanda la garde d'honneur.

La glorieuse carrière de notre colonel-buraliste vient de prendre fin lamentablement dans la Sarthe, à Marolles-les-Brault, où vraisemblablement par suite d'une regrettable erreur de stratégie il est tombé, non dans les bras d'une blonds amie, mais dans ceux moins aimants de perspicaces gendarmes.

L'enquête démontra que notre colonel était un simple deuxième classe, qu'il s'était inscrit lui même au tableau d'avancement lors d'une promotion vraiment exceptionnelle et qu'après s'être octroyé de nombreuses décorations, il s'était lui-même, sans le secours d'une midinette, sur les manches, cousu cinq galons. Il est vrai qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même.

Le colonel René-« Ugèneðð Lefeuvre, officier de la Légion d'honneur, croix de guerre, médaille de Verdun, commandeur du Ouissam Alaouite et du Nicham Iftikar, a été reçu lundi par le Procureur de la République de Mamers qui le mettra vraisemblablement pour quelque temps à l'abri des étoiles. Ce n'est donc pas tout de suite qu'i| pourra décrocher celles de général.

Notre officier supérieur se consolera-t-il de voir ainsi brisée sa brillante carrière militaire ?

Pendant deux ans, dans notre ville de garnison, il représenta dignement l'armée française. Mais peut-être peut-on lui reprocher d'avoir confié à de vrais officiers des rôles d'enfants de troupe et d'avoir pris certains de nos concitoyens pour des enfants de chÏur.

Gloire et honneur aux gendarmes de ...Marolles.

Février 1948.

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