Aucune cérémonie du souvenir n'a marqué, à Château-Gontier, le XIIe anniversaire de la mort de Lucie Delarue-Mardrus qui avant la guerre de 39-40 et pendant les tristes années de l'occupation fut l'hôte de notre cité.
Afin d'honorer la mémoire de la poétesse et romancière, nous publions de nouveau l'article qui parut l'an dernier dans notre journal.
« Lorsque, le 23 avril 1945, Lucie Delarue-Mardrus mourut à Château-Gontier, sa mort passa inaperçue. Trop d' évènements avaient bouleversé la France. Elle fut inhumée au cimetière Saint-Jean, sans faste, sans discours, dans la plus stricte intimité.
Dix ans après, le 23 avril 1955, son suprême désir, le retour de sa dépouille mortelle au pays natal, devait être exaucé.
Peut-être est-ce parce que la romancière n'eut jamais, comme Robert de Nerval, la hantise de la mort qu'en cette claire matinée d'avril les tombes resplendissaient, éclatantes de lumière, sous les rayons d'un gai soleil printanier.
Au pied de la nécropole les prairies vertes, tachetées par la neige des pommiers en fleurs, évoquaient cette Normandie où Lucie Delarue-Mardrus se sentait si bien chez elle. Château-Gontier - Honfleur fut post mortem la dernière étape de cette vie romanesque, sensuelle, pimentée de chevauchées folles, d'aventures enivrantes.
Paris, Dieppe, l'Afrique du Nord, le Sahara, la Turquie d'Europe, la Turquie d'Asie, la Syrie, la Palestine, l' Egypte et puis Château-Gontier et enfin Honfleur où repose désormais celle qui n'échappa jamais à la séduction de la terre natale.
Dix Castrogontériens seulement vinrent rendre à Lucie Delarue-Mardrus un dernier hommage. Malgré son extrême simplicité, cette cérémonie des adieux ne manqua pas de grandeur. Au bord d'une tombe ouverte, une morte dans son blanc linceul et dix vivants provisoires.
De la disparue il reste aujourd'hui autre chose que sa magnifique chevelure et ses os dont elle parla si souvent mais sans frayeur dans ses poèmes et que le temps, terrible destructeur, avait sans pitié mélangés à la terre castrogontérienne avec les planches pourries de son cercueil; il reste sa pensée.
Sans bruit, comme font les colombes, Lucie Delarue-Mardrus a franchi l'an dernier le portail de notre cimetière. Elle est partie vers les manoirs normands du Breuil et de Vasouy, vers le Pavillon de la Reine, au pays des bleuets, des boutons d'or et des aubépines roses.
Si la mort, malgré de somptueuses et tapageuses funérailles, marque irrémédiablement la fin de ceux dont la valeur s'identifie seulement avec leur fortune, pour les poètes, les romanciers, les peintres, les sculpteurs, les savants, pour les hommes célèbres elle constitue le commencement d'une nouvelle vie.
Grâce à leurs Ïuvres, grâce à leurs découvertes, ils restent présents parmi les vivants, ils continuent à vivre et défient la vraie mort qui est l'oubli. »
27 Avril 1957