Le 27 novembre 1893~ à 11 h du matin, par devant Maître Alfred Cahour, avocat, adjoint au maire de Château-Gontier et remplissant par délégation les fonctions d'officier d'état civil, comparaissait un artisan bourrelier, âgé de 36 ans domicilié rue Thiers. Cet artisan s'appelait Emile Jean Lemonnier.
Sa boutique que est toujours exploitée.
Le comparant présentait un enfant du sexe mas~masculin qu'il déclarait être né la veille en son domicile, à une heure du soir, de lui et de Marie Ernestine Fournier, son épouse, sans profession, âgée de 33 ans, enfant à qui il donnait les prénoms d'Emile René.
C'est cet enfant qui devint l'héroïque Général Lemonnier, ce Général, qui, préférant la mort au déshonneur, a ajouté une page glorieuse à l'histoire de notre Pays.
En 1965 en donnant son nom à la belle avenue parisienne qui sépare le Palais du Louvre du Jardin des Tuileries, avenue qui auparavant s'appelait Paul Déroulède, le Conseil de Paris, exprimant l'admiration et la reconnaissance de la Nation toute entière a rendu hommage à ce grand soldat, authentique disciple du consul romain Régulus et du corsaire malouin Porcon de la Bardinais qui, fidèles à la parole donnée, préférèrent la mort dans d'atroces tortures au déshonneur.
En octobre 1903 le fils du petit artisan bourrelier du faubourg entre au collège communal de Château-Gontier. Il est admis dans la section A de la classe de 6e: il n'a pas encore 10 ans.
Dès cette première année d'études secondaires il se distingue par son application au travail, par son intelligence et la vivacité de son esprit.
Lors de la distribution solennelle des prix du 30 juillet 1904, distribution présidée par Monsieur Guérin, adjoint au maire, il obtient, non seulement le prix d'excellence, mais sans aucune exception, tous les premiers prix de français, de latin, d'arithmétique, d'histoire et géographie, d'anglais, de zoologie, de récitation et de dessin d'imitation.
Les années suivantes, qu'il s'agisse de français, de version latine, de thème latin, de morale, d'histoire et géographie, d'anglais, d'allemand ou de mathématiques et de sciences physiques, Emile Lemonnier est toujours le premier et le prix d'excellence lui est décerné.
Ce brillant élève démontra que s'il était remarquablement doué pour les lettres, il l'était également pour les mathématiques et les sciences. Marcel Prévost, ce littérateur auteur de romans psychologiques et sociaux qui le précéda à l' École Polytechnique, en est un autre exemple.
Peut-être est-il opportun de rappeler qu'au début du XXe siècle les études ne s'effectuaient pas dans les conditions matérielles de confort que les élèves connaissent aujourd'hui
Comme l'a écrit avec humour Alfred Jarry, né à Laval, l'auteur d'Ubu Roi, <<les poëles à cloche fabriquaient plus de fumée que de chaleur et en hiver, même lorsqu'il faisait très froid, il fallait ouvrir les fenêtres et même parfois la porte de la classe>>.
Ceux qui ont fait leurs études au cours des deux premières décennies du présent siècle se souviennent de l'anémique éclairage dispensé par le gaz dans les établissements scolaires, par ce pauvre gaz qui, dans la plupart des maisons, n'avait pas encore remplacé les bougies et les lampes à pétrole.
En 1910 Emile Lemonnier quitta le collège de sa ville natale après avoir obtenu, avec la mention <<Bien>>, le baccalauréat latin, sciences, mathématiques.
Deux de ses condisciples ont conservé, de leur camarade le souvenir d'un solitaire peu enclin aux bavardages. Pendant les récréations, d'un pas tranquille il longeait la palissade qui séparait alors la cour de l'aumônier de celle des élèves. Il marchait, il marchait en méditant. Peut-être songeait-il déjà à la fin glorieuse de sa vie.
En octobre il entra au Lycée de Nantes. Là commença la carrière de ce futur Polytechnicien, de ce général qui devait 35 ans plus tard mourir en héros.
Au Lycée de Nantes, qui porte aujourd'hui le nom de Georges Clémenceau, I'élève Lemonnier de la classe de mathématiques spéciales se distingue par des facultés intellectuelles étonnantes. Il excelle dans toutes les disciplines scientifiques, littéraires, philosophiques et militaires. Le tableau noir et le papier pour brouillons, il les ignore, ils sont pour lui inutiles.
En 1912, âgé seulement de 18 ans 1/2 il est brillamment reçu au Concours d'entrée de Polytechnique. Son aspect chétif le dispense provisoirement du service militaire d'un an imposé aux élèves, il entre aussitôt rue Descartes où pendant son séjour il s'avère comme un polytechnicien exception,nel. A la fin des études son rang de sortie lui eût permis d'obtenir une situation civile, sans aucune hésitation il demande l'artillerie coloniale.
En août 1914, sous-lieutenant au 25e régiment d'artillerie, Lemonnier rejoint son corps. La guerre, la grande, guerre, il la fera héroïquement. Une première citation le dépeint comme un officier de 1er ordre insouciant du danger, une seconde citation précise que, lors de l'attaque allemande d'avril 1917, l'officier de crapouillot qu'il est, a été grièvement blessé après avoir tiré sa 1000e torpille.
En avril 1918 il passe dans l'artillerie coloniale; auparavant à Senlis il a suivi les cours d' Etat-Major. Affecté au 2e régiment d'artillerie coloniale, il séjourne, en 1919, quelques mois à Cherbourg. En juin 1920 il reçoit la croix de chevalier de la Légion d'Honneur et la même année, en septembre il est promu capitaine, part pour la Syrie où il obtient une 3e citation qui met en relief l'incomparable valeur militaire, morale et intellectuelle de cet officier remarquable, toujours volontaire pour les missions périlleuses et difficiles.
De 1925 à 1936, au cours de son séjour en A.O.F., il affrontera les sables brûlants du désert; européen esseulé, escorté de 30 laptots il descendra en pirogue le Niger, traversera à dos de chameau le Sahara.
Entre temps, il suit les cours de l' École Supérieure de guerre et fait partie de la délégation qui assiste aux funérailles du maréchal Foch; à la même époque il fréquente l' École des Sciences Politiques et obtient le diplôme de la section économique et financière.
De 1929 à 1933 il commande au Tonkin un groupe d'artillerie, s'intéresse à la philosophique bouddhique et suit les cours de l' École Française d'Extrême Orient.
Lieutenant Colonel i est affecté en 1934, à Paris, au service des troupes coloniales et consacre ses loisirs à l'astronautique et à 1 histoire militaire de l'Indochine à la fin du XVIIIe siècle.
En 1936 il est promu officier de la Légion d'Honneur et affecté à l' État Major du Vice-Amiral Préfet Maritime de Bizerte. Son esprit curieux, et son activité intellectuelle~ débordante, le font s'intéresser à des problèmes de technique et de tactique navale.
Colonel en 1937 il est désigné pour servir en Indochine où il sera directeur de l'Artillerie de cochinchine-Cambodge lorsque la seconde guerre mondiale éclatera.
C'est à la fin de l'année 1937 qu'il quitte la France. Il ne reverra plus sa chère Patrie mais dans le domaine de l' héroïsme il atteindra les plus hautes âmes.
Pendant la drôle de guerre il appartient au général Lemonnier de préserver l'honneur de la France, en cette Indochine où il a passé le tiers de sa vie de soldat.
Son intelligence, son activité intellectuelle, sa valeur militaire, ses qualités humaines enrichies par ses voyages, sa perspicacité, la sûreté de son ]jugement lui assurent une incontestable autorité.
Il connaît l'allemand, I' arabe et l'anglais, cette dernière langue employée par les intellectuels et savants japonais, lui permettra de ne pas ignorer les tréfonds de l'âme militaire. Le culte de la grandeur de l~a France et le rayonnement de son influence seront au premier plan de ses préoccupations.
Général à 49 ans, il commande la brigade des Hautes-Rivières. Il arrive à Lang-Son en février 1945 et reçoit du commandant d'armes japonais une invitation à dîner pour le 9 mars. Emile Lemonnier pressent un piège il n'accepte pas l'invitation, mais pour éviter un incident diplomatique laisse à quelques-uns de ses officiers, tout en leur recommandant une extrême prudence, la liberté de s'y rendre. Vers 20 Heures, à la fin du repas, le résident général Auphélie, délégué du gouverneur pour la province de Lang-Son, le colonel Robert, le lieutenant~colonel d'artillerie Amiguel et les autres invités sont arrêtés. 3/4 d'heure plus tard, le mess des officiers est attaqué et bientôt le combat devient général. Un déluge de projectiles s'abat sur la citadelle la périphérie tombe sans surprise.
Enfermé dans un blockhaus, isolé de tout, manquant d'eau et de munitions, le général Lemonnier résistera néanmoins jusqu'à l'aube avant de tomber aux mains de l'ennemi, alors que d'autres forts résistent encore.
Exaspérés par les lourdes pertes qu'ils ont subis, à deux reprises, les Japonais somment le général Lemonnier de signer un ordre de reddition totale. Deux fois il refuse, il n'ignore pas cependant le sort qui l'attend car les Japonais sont en proie a une fureur sanguinaire. Prisonnier le général Lemonnier est conduit dans les grottes de Kybua. Devant la fosse qui recevra son corps, les mains liées derrière le dos, il est contraint de s'agenouiller et c'est aussitôt la décollation au sabre.
A cet instant-là, le général Emile Lemonnier rejoint dans l'histoire ceux qui ont préféré la mort au déshonneur ? Il rejoint Régulus, Porcon de la Barbinais et le chevalier d'Assas.
Les obsèques solennelles du général Lemonnier ont été célébrées, à Château-Gontier, le 13 mars 1950. Le Ministre de la Défense Nationale à l'occasion de ces obsèques décerna, à titre posthume au disparu, une citation magnifique qui met en relief la valeur intellectuelle et morale hors de pair de ce grand soldat, modeste entre tous qui préféra avec un courage tranquille avoir la tête tranchée plutôt que de forfaire à l'honneur.
Le général Lemonnier est de ceux qui honorent la France, leur Patrie, Château-Gontier peut être fière d'avoir eu un fils tel que lui.
Puisse le 10 mars prochain, 33e anniversaire de son sacrifice, sa tombe ne pas être oubliée comme elle l'est, hélas, depuis plusieurs années.